—Vois-tu, ma fille, continua madame Korzof, le devoir est ce qu'il y a de plus sacré au monde; nul ne lui a fait plus de sacrifices que moi...
Elle s'arrêta; les yeux perdus devant elle, elle voyait sans doute flotter l'image de Dmitri, qu'elle avait sacrifié d'avance au grand devoir d'humanité. Elle reprit presque aussitôt:
—Le devoir, je lui ai tout donné: ma position, ma fortune, mon mari, jusqu'à l'amour de ma fille; car je te l'affirme, Sophie, je n'aurais jamais fléchi, ni devant tes prières, ni devant ta froideur. Le cœur déchiré, j'aurais résisté toujours.
Sophie baisa pieusement la main de sa mère.
—Et maintenant, je vais te dire le fond de ma pensée, reprit madame Korzof. Je n'ai pas rêvé pour toi un mariage aristocratique: ce serait en désaccord avec les principes de toute ma vie; mais je voudrais te voir heureuse, aimée, appréciée par un homme digne de toi. Regarde autour de toi, ma fille; je n'imposerai jamais personne à ta préférence; mais si tu regardes attentivement, dans notre milieu intelligent, honnête et bien élevé, tu trouveras certainement celui qui t'est destiné. Je ne désire pas qu'il soit riche, Sophie, je préfère qu'il soit pauvre, mais je voudrais qu'il eût l'amour du travail et le respect de l'honneur.
Elle se tut; Sophie attendait un nom... elle ne le dit pas. Prenant dans ses bras cette fille chérie qui lui était rendue, elle la couvrit de caresses, que celle-ci reçut avec un mélange de reconnaissance, de tendresse et de regret.
Pendant bien des mois, cette pensée de regret pour le chagrin qu'elle avait causé à sa mère se mêla à son existence et assombrit sa jeune gaieté. De ce jour, Sophie fut une autre personne. Elle avait reçu la première grande leçon du destin, et on n'oublie jamais celle-là.
Marthe n'avait fait aucune question, Sophie ne fit aucune confidence; le nom de Stepline lui paraissait désormais impossible à prononcer. Il y a des choses qui vous affligent, et si douloureux qu'en soit le souvenir, on peut s'y reporter par la pensée; mais il y en a d'autres qui vous humilient, et celles-là, on ne peut y songer sans une souffrance aiguë plus pénible que le chagrin même.
Mais madame Korzof avait instruit sa jeune amie de ce qui s'était passé; pleine de pitié pour Sophie, presque reconnaissante à Stepline de s'être montré si à propos sous son véritable jour, Marthe était redevenue gaie comme autrefois. C'est elle qui animait de sa paisible joie les repas de famille, où la gêne avait présidé si longtemps, et chacun dans son cœur lui savait gré de sa bonté souriante.
Volodia ne parlait plus de partir; avait-il causé avec Marthe? lui avait-elle révélé le secret du changement de Sophie? C'était un secret entre le frère et la sœur. Mais, tout en montrant la plus grande prudence vis-à-vis de la jeune fille, dont il craignait de blesser l'ombrageuse fierté, il avait repris près d'elle l'attitude d'affectueuse confiance qui avait fait si longtemps la joie de leur vie. Cependant, il lui parlait peu et évitait de se trouver seul avec elle.