Les jours allongeaient sensiblement; déjà l'on avait cessé de dîner à la lumière des lampes, et bien que le mois d'avril fût, comme toujours en Russie, le mois des aigres bises et des tourbillons de poussière, une certaine joie se faisait sentir dans ces longues journées de soleil et de ciel bleu.
Pierre remontait un jour, vers six heures, la Perspective Nevsky; il rentrait à l'hôpital, après une journée de travail à la Bibliothèque, couronnée d'une petite flânerie, et marchait d'un pas élastique, car il se sentait le cœur léger. Tout à coup, levant la tête, il aperçut devant lui, à quelque distance, la silhouette un peu massive de Nicolas Stepline. Pierre eût voulu l'éviter; mais son camarade l'attendait d'une façon si évidente que reculer semblait impossible. Il fit donc quelques pas en avant. Stepline ne bougea pas. Quand ils furent l'un près de l'autre, ils se saluèrent sans se toucher la main. Pierre était embarrassé, l'autre ne broncha pas. Peu de gens passaient à cette heure.
—Comment vas-tu? dit l'honnête Korzof, ne sachant quelle conduite tenir. Au fond de lui-même, il méprisait son ancien ami, mais sa bonne éducation lui imposait le devoir de le cacher.
—Je vais parfaitement bien, répondit Nicolas d'un air très-calme. Vous autres aristocrates, vous êtes gens de parole, en vérité!
Pierre se sentit comme un cheval généreux enveloppé d'un coup de fouet.
—Et vous autres roturiers, dit-il en se maîtrisant, vous avez une singulière manière de comprendre l'honneur.
—Moi? Je n'ai rien à me reprocher; c'est ta sœur qui avait promis?...
—Je vous défends de prononcer le nom de ma sœur, entendez-vous? s'écria Pierre hors de lui. Ma sœur est une honnête et pure enfant; vous êtes un misérable à l'âme vile et intéressée; vous n'avez pour elle aucun sentiment généreux, mais seulement la soif de l'argent.
—Faux frère, dit Stepline entre ses dents, faux, frère qui trahis ses croyances...
Pierre mesura du regard l'homme qu'il avait devant lui, et soudain se calma.