—Je ne trahis rien, dit-il avec dédain. Vous avez voulu m'initier à je ne sais quels principes que vous n'êtes même pas en état de comprendre. Il y a des hommes qui y croient, qui se font tuer pour eux: fausses ou vraies, ils se sacrifient pour leurs idées; mais vous n'êtes pas de ceux-là. Vous avez abusé de mon amitié pour vous introduire chez nous; pour tourner la tête—non le cœur, Dieu merci! d'une pauvre enfant dont les pensées généreuses se faisaient vos complices. Vous êtes un misérable. Si nous avions été pauvres, vous n'auriez eu aucune amitié pour nous. C'est vous qui êtes un faux frère, et je vous renie.

—Très-bien, fit Stepline en tournant les talons. Pierre l'arrêta par la manche de son paletot.

—Tenez-vous à l'écart, lui dit-il, ne vous présentez pas sur notre route: j'ai une vieille dette à vous payer. Il y a bien des années, abusant de ce que j'étais un honnête enfant bien élevé, vous m'avez frappé sans provocation, pour le méchant plaisir de faire le mal; ce coup de baguette, je ne vous l'ai pas rendu... Ne passez jamais sur mon chemin, car je vous payerais à la fois ma vieille offense et la nouvelle!

Stepline lui jeta un regard haineux. Si c'eût été la nuit, dans un endroit désert, peut-être Pierre eût-il payé cher cette imprudente sortie; mais le soleil envoyait ses rayons dorés par-dessus les maisons, quelques équipages roulaient sur le pavé, les boutiques étaient ouvertes; un agent de police, les mains derrière le dos, regardait à quelques pas de là deux chiens qui jouaient ensemble...

—Adieu, dit Stepline, en tournant le dos à son ancien ami.

Pierre marchait déjà à grands pas vers l'hôpital. Sur le seuil il rencontra Volodia, qui rentrait de son côté.

—Je viens de dire son fait à Stepline, fit-il, les yeux encore brillants de sa récente colère.

—Ah! fit Volodia, dont les joues se colorèrent, c'est très-bien. Pas de querelle?

—Non, des vérités tout simplement. Ah! mon cher ami, je me sens mieux! J'avais cela sur le cœur depuis trop longtemps.

Ils passèrent paisiblement ensemble sous la grande porte qui accueillait toutes les misères; ils entrèrent dans cette demeure, construite par Nadia et Dmitri, dans le généreux épanchement de leurs jeunes années, et tout à coup Pierre se sentit saisi de respect.