—C'est pourtant mon père qui a fait cela, dit-il à Volodia, parlant à voix basse comme dans une église.

—Oui, c'est ton père, et ceci n'est que la preuve visible de son œuvre, mais son œuvre est autrement grande et durable. Ces pierres s'écrouleront un jour, mon ami, car tout s'en va en ruine, sous la main du temps: l'œuvre impérissable, c'est le bien que nous faisons, ce sont les malades guéris, les cœurs consolés, la lumière du devoir et du sacrifice répandue à flots dans les âmes. Voilà ce qui survit à nos corps, ce qui plane au-dessus des siècles. Le nom de tes parents sera oublié depuis longtemps, Pierre, que la semence immortelle de reconnaissance et d'amour déposée dans les esprits qui ont subi leur influence, portera pourtant à jamais des fruits magnifiques.

Moi aussi, je suis le fils de leur pensée, je leur dois tout ce qui est bon et élevé dans mon âme, et le fardeau de ma reconnaissance m'est doux à porter!

La lumière du soir inondait le porche où ils se tenaient debout. Derrière eux le vaste escalier paraissait sombre.

—Vois-tu, Pierre, c'est la vie, reprit le jeune homme en franchissant le seuil; d'un côté tout est noir, si nous le comparons à la lumière du bonheur qui nous aveugle; lorsque nous avons rêvé ou cru atteindre quelque joie, lorsque l'enthousiasme de la vertu nous a illuminés de sa flamme et qu'après ces moments-là nous nous retournons vers l'existence ordinaire, nous nous sentons glacés et assombris, car la vie est faite de luttes et de soucis. Mais peu à peu nos yeux s'accoutument, et nous nous apercevons que nous y voyons clair; c'est la même lumière qui pénètre partout; seulement au lieu d'y venir comme un rayon qui illumine et réchauffe, elle y pénètre tamisée et mesurée... Hélas! on ne peut pas toujours vivre en plein soleil! Heureuses les âmes qui se contentent de ce jour paisible, auquel on peut travailler et remplir son devoir. Remplir son devoir, n'est-ce pas là le but et le moyen de l'existence?

Ils montaient lentement l'escalier, et s'étaient arrêtés devant un large vitrage situé au nord qui éclairait la vaste enceinte d'un jour égal et paisible. Pierre tendit à Volodia ses bras pleins de force et de vie:

—Mon frère! lui dit-il en l'étreignant.

Au-dessus d'eux, à l'étage supérieur, se dessina la forme élégante de Sophie. Le bruit contenu des voix l'avait avertie de leur présence, et surprise de les entendre parler si longtemps sans les voir, elle venait à leur rencontre. Légèrement penchée en avant, elle les regardait, avec une émotion étrange.

Lorsque Pierre tendit les bras à son ami, elle sentit son cœur bondir dans sa poitrine comme si elle avait voulu partager cette effusion de tendresse. Les paroles de Volodia étaient allées jusqu'au fond de son âme; oui, ce jeune homme avait été leur frère, le frère aîné, celui qui conseille, soutient, parfois réprimande. Que de fois, pendant qu'elle se révoltait sous le blâme pourtant si mesuré de ce jeune censeur, n'avait-elle pas senti en elle-même qu'il avait raison, et que la sagesse la plus désintéressée dictait seule ses paroles!

—Tu étais là? fit Pierre en abordant sa sœur.