Elle lui montrait avec orgueil le trésor amassé par elle, au prix des heures de leçons si souvent ennuyeuses et toujours fatigantes.

—J'accepte, ma sœur chérie, mon autre mère, répondit Volodia, les yeux pleins de larmes. C'est toi qui m'as fait ce que je suis, par ta vigilance d'abord, par ta tendresse ensuite...

—C'est moi, soit, et puis nos protecteurs, fit remarquer doucement la modeste Marthe.

—Ah! certes, soupira le jeune homme; mais si madame Korzof n'avait pas admiré ton courage et ta patience, quand tu jouais du piano pour faire danser, afin de pouvoir payer mes dépenses, je ne sais trop ce que nous serions à présent l'un et l'autre. Laisse-moi dire et penser, ma sœur chérie, que je dois à tes vertus la carrière qui est ouverte devant moi!

Marthe avait bien envie de dire encore quelque chose, mais elle se tut, après mûre réflexion.

Le départ de Volodia ne se fit pas attendre; quelques jours après, il quitta l'hôpital, où la vie s'était jusque-là concentrée pour lui. Sophie lui dit adieu comme les autres, avec la même sollicitude affectueuse, et il partit le cœur lourd, comme quelqu'un qui laisse derrière lui le meilleur de sa vie.

L'année se prolongea, et finit par faire dix-huit mois. Lorsqu'il revint, Volodia n'était plus le jeune homme frêle qui avait quitté jadis si tristement ses amis; pendant son absence, il avait appris à connaître le prix de la vie, celui du temps, et mille autres choses qu'on n'acquiert qu'à ses propres dépens. Il rapportait les matériaux d'un livre, où il espérait poser les bases d'une expérimentation nouvelle. C'était un homme, maintenant, un homme capable de remplir un rôle sérieux dans la vie.

Il trouva madame Korzof telle qu'il l'avait quittée; elle continuait désormais une carrière de devoirs, où elle avait fini par trouver des joies.

Son cher absent n'était jamais loin de sa pensée; à toute heure du jour, on la voyait s'arrêter comme si elle écoutait ou regardait un être invisible, qu'elle seule discernait.

—Maman parle avec mon père! disait tout bas Sophie, en posant un doigt sur ses lèvres. Et c'était vrai. Nadia interrogeait dans ses perplexités celui qui avait eu pendant si longtemps le secret de toutes ses pensées, et il lui répondait, car jamais ils n'avaient différé d'avis sur le devoir et la conscience; elle n'avait qu'à chercher au fond d'elle-même pour y trouver la réponse de son mari.