«Regardez, petite Reine, regardez! N'est-ce pas une heureuse invention? Nous possédons enfin une chaire! Elle n'a pas l'air très solide, et cependant elle tient très bien. Et voilà donc le rêve de ma vie réalisé! Il ne faut jamais désespérer de rien, ma petite, jamais!»
Je regardais, un peu consternée, car je ne pouvais pas me dissimuler que mon imagination m'avait représenté une chaire comme quelque chose de grand, de monumental. Ce que j'avais sous les yeux était une sorte de boîte en bois blanc posée sur des supports en fer si peu élevés que, à la rigueur, on eût pu se passer de marches pour y entrer. Mais une chaire sans marches, cela ne se serait jamais vu; aussi, pour que l'honneur fût sauf, avait-on réussi à en placer deux, hautes chacune de quinze centimètres.
«Voyez donc, Reine, me disait le curé, comme elle produit bon effet! Quand j'aurai un peu d'argent, je lui ferai donner une couche de peinture, ou, plutôt, je la peindrai moi-même; cela m'amusera, et puis ce sera économique. Certainement elle pourrait être un peu plus élevée, mais il ne faut pas avoir trop d'ambition.»
Et le pauvre excellent homme tournait autour de la chaire d'un air admiratif. Les panneaux eussent été peints par Raphaël ou sculptés par Michel-Ange qu'il n'eût pas été plus heureux.
Il ne songeait pas que la réalité, comme toujours, hélas! ne ressemblait guère au rêve; il n'avait garde de faire des comparaisons, et jouissait de son bonheur sans arrière-pensée.
«C'est moi qui ai donné le plan, mon cher enfant, et vraiment j'ai eu là une bien bonne idée! Cependant il y a un revers à la médaille, et je dois avouer que j'ai une petite dette; le prix qu'on me demande est plus élevé que je ne l'avais supposé, mais il paraît que c'est toujours ainsi quand on fait construire. Je comptais m'acheter une douillette, cet hiver; eh bien, mon Dieu, je m'en passerai, voilà tout!»
Oh! oui, sa joie est pour moi un des meilleurs souvenirs de ce temps-là! Jamais je n'ai vu un homme si heureux, et parer ainsi une joie si médiocre des reflets de sa bonne nature et de son esprit un peu enfantin.
«C'est qu'elle a tout à fait l'air d'une chaire!» disait-il en riant et en se frottant les mains.
J'avais bien quelque doute sur ce point, mais je cachai ma déception et m'extasiai de mon mieux sur cet objet extraordinaire qui, à cause de la forme irrégulière de l'église, était placé dans un renfoncement, de telle sorte que, lorsque le curé prêchait, les trois quarts de l'auditoire ne voyaient qu'un bras et une mèche de cheveux blancs qui s'agitaient avec éloquence, selon les diverses phases du discours.
Le curé était si content de se dire: «Je vais monter en chaire!» que nous dûmes nous résigner à avoir un sermon tous les dimanches.