«Bravo! dis-je. Mais le lait égoutté, Suzon, est-il réussi? Y en a-t-il beaucoup? Et la salade, assaisonne-la bien!

—J'ai l'habitude de réussir ce que je fais, mademoiselle. D'ailleurs, ce monsieur n'est ni un prince ni un empereur, je suppose. C'est un homme comme un autre, il s'arrangera de ce qu'on lui donnera.

—Un homme comme un autre, Suzon! dis-je indignée. Tu ne l'as donc pas vu?

—Ma foi si, mademoiselle, je l'ai vu! et entendu, je peux bien le dire! Est-il permis à un chrétien de cogner ainsi à tour de bras à la porte d'une maison honnête? Après cela, amourachez-vous de lui, si vous voulez!»

J'ouvrais la bouche pour répondre vertement, mais je m'arrêtai prudemment, en songeant que, pour se venger et me contrarier, Suzon serait bien capable de donner un coup de feu à son dindon.

Quelques instants après, nous passâmes dans la salle à manger, et je ne pus m'empêcher de lancer un regard désolé sur la tapisserie sale et usée qui tombait en lambeaux. Ensuite, Suzon avait une manière bien singulière de mettre le couvert! Trois salières se promenaient au milieu de la table en guise de surtout; l'argenterie était jetée à la bonne franquette; les bouteilles couraient les unes après les autres, tandis qu'une seule et unique carafe était placée de telle façon que chaque convive devait se disloquer un peu pour l'attraper, la table étant trois fois trop grande.

Pour la première fois de ma vie, j'eus l'intuition que toutes les lois de la symétrie étaient violées par le goût fantasque de Suzon.

Mais M. de Conprat avait un de ces heureux caractères qui prennent chaque chose du meilleur côté. Et puis il possédait la faculté de s'identifier au milieu dans lequel il se trouvait.

Il examina la table d'un air joyeux, avala son potage sans cesser de parler, fit des compliments à Suzon et poussa de véritables cris de joie à l'apparition du dindon.

«Il faut avouer, monsieur le curé, dit-il, que la vie est une heureuse invention, et qu'Héraclite était doué d'une forte dose de stupidité.