— Pour qui me prenez-vous ? répondit Mlle Jeuffroy en faisant un pas vers lui. Marc, vous vous méprenez et sur lui et sur moi.

— Il ne me manque plus, s’écria Preymont en fureur, que de vous entendre le défendre !

Suzanne, effrayée, se tut devant cet homme hors de lui dont la colère était avivée par le moindre mot. Et, bouleversée elle-même, c’était bien inutilement qu’elle essayait de reprendre du sang-froid. Mais elle avait toujours l’attitude pleine de grâce, de dignité qui lui était habituelle, et Preymont la contemplait avec désespoir.

— Qui sait ? dit-il ironiquement, vous avez peut-être écrit cette lettre avec l’espoir de ce qui arrive maintenant ! Peut-être avez-vous cru que j’allais être assez imbécile pour vous jeter dans les bras d’un autre ?

A ces mots, Mlle Jeuffroy, dans un transport d’indignation, s’écria :

— Prenez garde à ce que vous dites, Marc, et sachez bien que ni la colère ni la douleur n’excusent à mes yeux une lâche insulte.

— Ah ! s’écria Preymont en lui saisissant le poignet, il vous sied bien de prendre un air offensé !… relisez votre lettre.

Suzanne se dégagea doucement. Elle savait bien qu’il avait le droit de l’accabler, qu’elle ne pouvait se défendre, et, cachant son visage dans une de ses mains, elle pleura.

Ses larmes et son attitude humiliée troublèrent Preymont. Longtemps il resta silencieux, puis il dit d’une voix si changée qu’elle leva les yeux pour voir si c’était bien lui qui parlait :

— C’est vous qui êtes venue à moi. C’est vous qui m’avez promis ce que je n’osais même pas désirer… Qu’est-ce que j’osais ? Rien ! Je vous aimais seulement… je vous aimais, je vous admirais tant, Suzanne ! Et quand j’ai été assez insensé pour croire à vos paroles, j’ai mis à vos pieds toutes les pensées d’un esprit qui ne vivait que pour vous, un cœur passionné, dévoué jusqu’à la mort s’il le fallait, et vous n’avez pas compris, pas aimé… Qu’a été cet homme dans votre vie ! un passant !… et vous l’aimez.