« Peut-être qu’un mot de toi, Marc, ajoutait Mme de Preymont, mettrait fin à une situation qu’il est regrettable pour elle de voir se prolonger. Mais je ne conseille rien, car moi-même je ne puis surmonter l’amertume que le temps n’a pas encore adoucie. Cependant j’ai cru devoir te dire qu’elle redoute pour toi un redoublement de tristesse et qu’elle voudrait un mot de pardon avant de consentir au dernier pas. »

En lisant ces lignes, Preymont eut un sourire dédaigneux, bien qu’il sentît les battements de son cœur s’accélérer.

« De l’amertume !… se dit-il, mon âme en déborde peut-être, mais ce n’est pas contre elle. »

D’abord il ne voulait envoyer qu’un mot, mais se laissant entraîner, il lui dit une partie des pensées au milieu desquelles il vivait et qu’il considérait comme une victoire remportée sur lui-même alors qu’elles étaient le signe de sa défaite.

« Est-ce à moi, Suzanne, à vous consoler ? Est-ce donc moi qui dois donner la liberté à ce bonheur que, par délicatesse, vous tenez éloigné de vous ? Soyez heureuse sans arrière-pensée : vous avez été la circonstance fortuite et non le malheur qui veut mon isolement. Un jour vous consentirez, c’est nécessaire, et il serait puéril de ma part de retarder la joie qui vous attend. La vie, cette vie incompréhensible que l’on dit être un bienfait, vous fait signe d’approcher plus près d’elle et de boire ses séductions : écoutez-la dès maintenant, car elle est cruelle et trompeuse comme le Dieu qui l’a imaginée et que vous adorez. En tenant trop longtemps la coupe entre vos doigts, craignez, enfant, qu’elle ne se brise avant que vous ayez pu la porter à vos lèvres. Ne vous attristez plus à mon sujet, la plus vive angoisse est surmontée.

« Au milieu des lois qui constituent l’harmonie de la nature, vous et moi ne tenons pas plus de place que la plante qui meurt et se renouvelle. Pourquoi vous ferais-je souffrir ? Il est des sages, Suzanne, qui, songeant souvent à tous les êtres qui ont passé et passeront, perdent dans cette contemplation l’idée de leur propre importance, dominent, appuyés sur cette grande pensée, les plus fortes passions et apprennent sous son empire à sourire avec bonté et compassion au douloureux tumulte humain. Si je n’arrive jamais à un certain degré de leur sagesse, je puise cependant dans ma pitié pour les agitations stupides et la misérable impuissance de l’homme, le courage de vouloir votre bonheur. Voyez ! une dernière fois je vous initie tranquillement à mes pensées ; vous les dire me paraît bon, et sachez qu’elles me font du bien. Peut-être vous en étonnerez-vous : elles ne sont pas celles de vos croyances, mais, en élargissant mon jugement, elles me donnent la force de vous demander d’être heureuse… vous qui avez été un instant ma joie et ma vie !… J’ai pardonné, ma chérie, ne vous tourmentez plus. L’homme, l’ami qui vous a tenue enfant dans ses bras est celui qui vous envoie ces derniers mots.

« Preymont. »

Dans cette lettre, Suzanne vit le commencement d’un apaisement qui la remplit de joie. Il lui sembla que la tournure philosophique de l’esprit de Preymont, tout en la froissant dans ses propres idées, était le gage d’une reprise à la vie qu’elle désirait avec ardeur. Avec un mot plein d’émotion elle envoya la lettre à Mme de Preymont. Mais ce que l’inexpérience de la jeune fille n’avait pas vu, l’amour de la mère devait en sonder toute la profondeur et pleurer sur l’anéantissement moral d’un homme pour lequel il n’y avait plus rien.

Deux mois après, quand elle fut obligée de lui apprendre que Suzanne était définitivement partie, elle lui écrivit :

« Ce matin, mon cher Marc, lorsque je suis revenue de l’église, des femmes et des ouvriers m’ont entourée pour me demander s’ils te reverraient bientôt. Il y avait dans leur ton un intérêt dont j’aurais voulu t’envoyer l’écho, car il m’a fait du bien. Tout le monde te réclame, et des enfants se sont approchés de moi pour me dire timidement qu’ils voudraient te revoir. Ils savent tous que la faiblesse t’attire, et ils t’aiment…

« Tu vas sourire des faiblesses de ta vieille mère, mais ces questions m’ont donné la croyance presque superstitieuse que tu allais arriver subitement ; car maintenant, Marc, tu peux revenir. Alors je suis montée dans ta chambre pour voir si elle était comme tu l’aimes. J’ai regardé un peu partout avec une ancienne et nouvelle tristesse, puis je me suis assise à ta fenêtre où j’ai réfléchi longuement. Tu sais où allait ma pensée ? Elle te suivait dans tes solitudes, et mon cœur attristé écoutait le tien murmurer : tout vit, tout respire excepté moi. Je comprenais l’affreux découragement que recouvrent les pensées de ta philosophie, car j’ai lu la lettre que tu as écrite à Suzanne. Je te voyais, creusant cette idée désespérante que l’homme n’est qu’une ombre n’ayant pas plus d’importance que la plante qui se dissout. Mais la plante, elle, n’a ni larmes ni chagrin, et rien n’est plus grand, mon fils, que ta douleur. Elle élève dans une sphère spéciale, elle empêche de sombrer entièrement dans la bassesse de la vie, elle est cette haute dignité qui ne permet pas de croire que nous sommes semblables à la feuille qui disparaît. Les pensées tournent dans les mêmes cercles décourageants, des générations entières s’inclinent devant des idées, des mœurs qui s’effondrent avec elles, mais la douleur reste et, dans tous les temps, relève l’homme au-dessus du niveau où ses découragements, en face de sa petitesse, tendent à le ravaler. Je crois, vois-tu, je crois fermement que tous nos sanglots sont comptés et que cette mystérieuse souffrance est le portique d’une autre existence. Un jour, j’en ai l’espoir, tu croiras que ta pitié pour l’humanité n’est pas seulement le résultat pratique d’une haute spéculation, mais une goutte égarée de la source divine que tu refuses de reconnaître.

« Peut-être vas-tu sourire en lisant la philosophie d’une vieille femme qui la puiserait dans son instinct si elle n’était celle de sa foi, mais j’avais besoin de t’envoyer ces pensées ; il y a si longtemps que je n’ai vu ton cher visage et que je n’ai épié les signes du désespoir auquel je voudrais ouvrir une espérance.

« Adieu, mon fils ; que peut pour toi ma tendresse ? hélas ! simplement te comprendre et t’aimer. »

Preymont laissa tomber la lettre de sa mère, s’étonnant du souffle doux qui avait glissé un instant sur l’aridité de ses pensées. Un doute léger combattait pour la première fois depuis longtemps les certitudes désolées auxquelles son intelligence s’était arrêtée, et le mot peut-être ! passait devant son regard fatigué comme une lumière vague et tremblante derrière un épais brouillard.

FIN