— Pars avec la conviction que nous trouvons les circonstances plus coupables que toi.
Mais de longs mois devaient s’écouler avant que Suzanne voulût accepter l’idée de recevoir Saverne, qui, prévenu par Mlle Constance, était accouru dans le Midi et avait dû s’éloigner pour ne pas perdre sa cause.
Néanmoins la vieille fille, convaincue que les résolutions de sa nièce fléchiraient plus tard, sapait, dans toutes ses lettres, l’obstination de M. Jeuffroy. Après une très longue résistance, il lui écrivit que n’étant pas un père dénaturé, il consentirait au mariage si sa fille le voulait absolument, mais qu’il ne donnerait que trente mille francs de dot, n’ayant pas envie que sa fortune fût jetée aux quatre vents du ciel par un dissipateur, « ce qui est d’un père prudent et prévoyant, ajoutait-il ; Suzanne le verra peut-être plus tard ».
« Mon frère agit mal, pensa Mlle Constance ; mais quand on a fait soi-même sa fortune, il est naturel d’y tenir beaucoup. Je comblerai la différence avec mes capitaux. »
L’hiver, le printemps et une partie de l’été étaient passés. Preymont avait longtemps erré de pays en pays, éprouvant une sorte d’étonnement stupide en observant l’air affairé des foules.
« Pourquoi s’agitent-ils ? se disait-il. Ne savent-ils pas que cette agitation est vaine ? qu’une circonstance peut-être insignifiante fera échouer les efforts de leur volonté et détruira leur bonheur !… »
Tombé dans un morne désespoir, son esprit se fût affaissé dans la sombre nuit qui l’environnait, si le ressort puissant de son énergie ne l’eût sauvé d’une chute complète. Mais en se reconquérant peu à peu lui-même, il reprit l’activité de pensée qui lui était propre, et, tournée dans ses solitudes vers la contemplation du profond mystère de la vie, cette activité, sous les impressions funestes de la douleur et du découragement, fit sombrer un spiritualisme déjà chancelant dans un scepticisme désespéré. Ses idées générales, de forme un peu vague, se précisèrent et devinrent une croyance déterminée en une force aveugle dont les lois sont les mêmes pour les êtres pensants ou inconscients.
Aux pays qui fuyaient et lui disaient : « Quel est donc cet homme malheureux qui passe ? » une voix désolée s’élevait de lui-même pour répondre : « Rien ! ce n’est rien qu’un de ces atomes qui se perdent, puis se renouvellent dans la marche incessante du temps et l’oubli du passé… »
L’excès même de son découragement calma son irritation, et sa pitié pour l’homme, passée aux creusets de ses pensées, de ses impressions désespérées, grandit encore et s’étendit comme l’arbre vivace dont les branches s’enracinent elles-mêmes dans la terre.
Longtemps il avait pensé à Suzanne avec des transports de colère et d’amertume, puis ces sentiments s’étaient perdus dans l’immensité de sa douleur et de ses regrets. Jamais, dans les lettres brèves qu’il écrivait à sa mère, il n’avait prononcé le nom de Suzanne, et Mme de Preymont, respectant scrupuleusement sa défense, évitait toute allusion à la jeune fille. Il se décida enfin à poser une question directe, et il apprit que Mlle Jeuffroy, après avoir refusé péremptoirement de recevoir Saverne, s’était laissé fléchir, mais que, toujours enfouie dans sa tristesse et son remords, elle repoussait l’idée de se marier.