— Tout changer… vous le dites bien. Notre amitié se fût à tout jamais évanouie, et je ne serais plus dans son souvenir qu’un grotesque personnage.

— Grotesque !… un homme de ta valeur !

Il se mit à rire.

— Les mères sont incorrigibles, dit-il en portant à ses lèvres la main de Mme de Preymont ; elles s’obstinent à rêver alors que le rêve devrait être enseveli sous les saisons passées. Souvenez-vous d’anciennes déceptions, et croyez que j’ai enterré, bien enterré la jeunesse et ses désirs.

Il les avait enfouis en effet au fond de lui-même, en se jurant de n’y plus jamais songer ; mais ils s’échappaient de leur prison, ils renaissaient si vigoureux qu’il lui fallait une volonté de fer pour les obliger à rentrer sous les verrous.

— Pour en finir avec ce sujet, reprit-il, si je m’étais trouvé dans des circonstances normales, je ne dis pas que vos rêves ne se fussent pas rencontrés avec mes sentiments. Maintenant n’en parlons plus jamais. Le sort de Suzanne est fixé désormais, et le mien l’est depuis longtemps. C’est celui d’un solitaire, mais d’un solitaire qui a bien des compensations aux épreuves de sa vie.

Et il ajouta avec un sourire qui donnait de la séduction à son visage ordinairement trop sérieux :

— Suis-je donc bien à plaindre de vivre auprès de vous ? Beaucoup d’hommes n’ont pas choisi d’autre sort. C’est à vous que je dois l’orientation de mon intelligence, ma situation, et je suis bien heureux de vous devoir même les joies du foyer. Vous m’avez ainsi tout donné.

— Oui…, répondit machinalement Mme de Preymont, tout !… excepté la goutte de bonheur que chacun demande à la vie.

Preymont se mordit les lèvres et ne répondit pas. Il détestait qu’on ouvrît la porte de sa cellule intime, lui-même n’y entrait qu’en tremblant, car il en sortait toujours meurtri. Sa mère le savait et regrettait les mots qu’elle avait prononcés involontairement.