Elle avait parlé avec la hâte d’une résolution arrêtée qu’il paraît très difficile d’exécuter. Preymont, en effet, même avec elle, n’était pas d’un abord facile sur le terrain des sentiments intimes. Il recula dans l’embrasure de la fenêtre et s’adossa les bras croisés contre un des battants ouverts.
— Je n’ai rien à avouer, dit-il avec calme. Oui… je suis allé voir Suzanne. Elle paraît très heureuse, et comment pourrait-il en être autrement ? Pourtant je ne suis pas sans inquiétude.
— Pourquoi ? demanda Mme de Preymont. Crains-tu que son père n’ait trop pesé sur sa détermination ? Mais si M. Varedde ne lui était pas sympathique, elle ne l’accepterait pas.
— Je ne lui fais pas l’injure de croire le contraire, dit-il avec vivacité. Varedde est, sous tous les rapports, dans une bonne moyenne, il n’a rien de déplaisant, mais elle est certainement supérieure à lui. Il est vrai qu’elle ne s’en doute pas, et d’ailleurs, quels points de comparaison a-t-elle pour le juger ?
— Je ne partage pas tes inquiétudes, ou, pour mieux dire, tes préventions, répondit Mme de Preymont. Elle se marie avec un honnête garçon qui l’aime, et, bien que ce mariage ne soit pas celui que j’eusse désiré pour elle, il y a beaucoup de chances de bonheur dans la balance.
— Sans doute ! sans cela vous et moi serions intervenus. Mais, continua Preymont avec irritation, vous avouerez du moins qu’il ne la sort pas complètement d’un milieu pour lequel assurément elle n’est point faite, surtout après avoir reçu une éducation qui a développé sa distinction naturelle. Personnellement je ne connais pas beaucoup Varedde, mais certains propos me font craindre qu’il ne soit assez vulgaire, et que son mariage ne soit pour lui une bonne affaire. Cependant, s’il l’aime vraiment, et comment ne l’aimerait-il pas ? Bien du temps passera avant qu’elle voie juste, et, si ce moment arrive, les enfants seront là pour compenser les mécomptes. D’ailleurs, que sait-on ? Elle ne sera pas ce qu’elle pourrait devenir dans des conditions différentes, elle est trop jeune encore pour ne pas subir l’influence de l’entourage. Je ne sais si Varedde la connaît bien, mais elle est adorable avec l’exagération de ses qualités, sa décision et la fougue de ses jeunes appréciations.
Preymont se parlait à lui-même. Il avait oublié la présence de sa mère qui l’écoutait le cœur serré. Quand il s’agissait de son fils, elle perdait la rectitude d’un jugement ordinairement très droit, et, fière de son intelligence, de son énergie, ne voyant en lui que l’homme supérieur, elle rêvait toujours qu’il bût à la source sur laquelle chaque passant de la vie se penche avec avidité.
— Ah ! Marc, dit-elle, si tu avais laissé entrevoir…
— Entrevoir quoi, ma pauvre mère ? interrompit-il vivement. Je ne pouvais être pour elle qu’un ami, que le vieux compagnon qui la faisait sauter sur ses genoux lorsqu’elle avait cinq ans. Croyez bien, continua-t-il avec une amertume qu’il ne pouvait réprimer, que je ne suis pas un homme à ses yeux, mais un être à part. Il n’y a pas une de ses paroles confiantes, de ses familiarités naïves, de ses confidences qui ne m’en soient une preuve.
— Un mot aurait pu tout changer, Marc.