Un attouchement léger le rendit à la réalité. Sa mère, entrée sans bruit, le regardait d’un air inquiet.

Mme de Preymont était petite ; sa mise de vieille femme, élégante et sobre, ajoutait sa grâce à la distinction que les années ne détruisent pas. Ses traits étaient fins ; ses yeux bleus, petits, mais charmants, avaient une expression intelligente et calme. Des cheveux encore épais, que la poudre achevait de blanchir, étaient relevés à racine droite sur un front un peu bas, et augmentaient la ressemblance de Mme de Preymont avec un portrait du dix-huitième siècle.

— A quoi penses-tu donc, Marc ? lui dit-elle en souriant. J’ai dû te toucher pour te faire revenir sur la terre.

— C’est cependant la terre qui m’occupait, ma chère mère, dit-il gaiement. Je songeais à Saverne d’abord. Ensuite, j’ai reçu le dessin d’une nouvelle machine qui me préoccupe. Elle me paraît ingénieuse, et il est possible que je me décide à l’expérimenter.

Il parlait d’un ton naturel, mais savait parfaitement qu’elle n’était pas dupe de sa tranquillité apparente. Il y avait entre eux une affection appuyée sur une confiance sans bornes et une admiration mutuelle, affection profonde, quoique peu démonstrative. Mais ils étaient identifiés l’un à l’autre, bien qu’il y eût, sur beaucoup de points, une divergence à peu près complète dans leur manière de penser et de sentir.

Douée d’une foi très vive, Mme de Preymont avait essayé de la donner à son fils ; mais il l’avait promptement perdue dans les écarts d’un cerveau vigoureux et indépendant, et surtout dans la misanthropie secrète, dans le pessimisme de ses pensées. Mais il admirait, il aimait la vertu sereine de sa mère, et savait qu’il n’y avait pas une de ses qualités qu’elle n’eût acquise ou développée par l’influence mystérieuse de ses croyances. Peut-être devait-il à cet exemple de rester spiritualiste, à défaut de religion positive, et d’avoir une notion non seulement exacte, mais délicate, du bien et du mal.

Mme de Preymont l’écouta d’un air incrédule et lui dit :

— Aujourd’hui, Marc, tu as eu enfin le courage d’aller voir Suzanne !

Cette attaque subite déplut à Preymont, et ses sourcils se froncèrent.

— Si tu souffres, reprit-elle vivement, avoue-le-moi. Je suis là pour te tendre une main amie.