Mme de Preymont, cherchant le moyen de donner un travail actif à l’intelligence qui se dévorait auprès d’elle, acheta, à quelque distance de sa propriété, une filature qu’une direction nouvelle pouvait rendre prospère. Elle compromettait ainsi la plus grande partie de ses capitaux ; mais, en faisant dépendre du succès de l’entreprise le repos et l’aisance de sa vieillesse, elle donnait aux efforts de son fils un but déterminé. C’était bien le connaître, et sa généreuse imprudence provenait d’une rare sagacité.

Preymont avait alors vingt-deux ans. Enfoncé dans un noir découragement, il marchait à grands pas vers le désespoir qui porte aux résolutions extrêmes. Il touchait à l’abîme quand le dévouement et l’initiative de sa mère le sauvèrent.

Ses énergies et son intelligence ne demandant qu’à se manifester, il se lança avec ardeur dans une entreprise qui exigeait le travail le plus persévérant. Cependant, avant de toucher au succès, bien des années s’écoulèrent au milieu d’alternatives de réussites et de défaites ; mais, dans cette existence de lutte, qui, sous plus d’un rapport, convenait à son tempérament, tant par l’activité qu’il fallait déployer que par l’action directe qu’il pouvait avoir sur les autres, il ne connut plus la souffrance intolérable de facultés vivaces refoulées sur elles-mêmes et cherchant, sans le trouver, un centre d’activité.

Malgré l’antipathie qui s’attache aux êtres disgraciés, M. de Preymont s’était imposé dans le pays par la supériorité incontestable de son intelligence. Elle lui valait, il est vrai, des ennemis, mais sans entamer son autorité. Néanmoins, si ses facultés intellectuelles n’étaient pas discutées, on se dédommageait par des suppositions malveillantes sur son caractère, très diversement jugé. On répétait volontiers que l’intelligence avait empiété sur le cœur, qu’il avait, disait-on, sec et sans chaleur. Sa générosité, fort magnifique et libérale, se métamorphosait en moyens électoraux pour parvenir à la députation. Jamais, sur ce point, il n’avait laissé entrevoir ses intentions ; mais tant de gens n’admettent pas le bien désintéressé qu’il fut convenu, malgré toutes les apparences contraires, que M. de Preymont était un ambitieux. Une coterie, dont il effarouchait les idées reçues par l’indépendance des siennes, l’accusait de socialisme et s’inquiétait déjà de l’attitude qu’il prendrait en entrant au Parlement. Il heurtait de front la médiocrité générale ; aussi épiait-elle tous ses mouvements, afin d’en tirer des déductions défavorables. Quelques-uns, plus perspicaces peut-être, avaient une haute opinion d’un caractère dont les côtés très intimes étaient du reste murés soigneusement aux yeux des indifférents.

La vérité, en tout cas, c’est que M. de Preymont avait beaucoup d’envergure de pensée ; qu’il possédait un de ces rares esprits que leurs tendances naturelles et leur savoir portent à aimer les grandes lignes, à généraliser les idées de telle sorte que leur jugement, quittant les sentiers battus, est peu ou point compris. Il avait puisé dans ses lectures et dans ses voyages une tolérance qui passe aux yeux de bien des gens pour une absence de principes, tandis qu’elle est en réalité le signe d’une intelligence développée par la comparaison et l’étude de la vie.

En rentrant chez lui, il monta dans sa chambre, et, s’installant résolument à une table chargée de papiers, il se dit qu’il allait échapper à lui-même en travaillant. Mais, le travail refusant son secours habituel, il l’abandonna pour achever une lettre qu’il avait commencée dans l’après-midi.

« … Du reste, mon cher ami, rien n’est changé depuis ta dernière apparition dans nos contrées, bien que cette apparition soit déjà lointaine. Il y a sept ans que tu n’es venu ici, et quinze mois que je ne t’ai serré la main ; c’est long. Peut-être me découvriras-tu quelques cheveux grisonnants, quelques rides nouvelles ; mais ces signes de déclin se remarquent à peine chez un homme qui n’a jamais eu le droit d’être jeune. La chambre qui porte ton nom t’attend, et je compte sur ta promesse d’y rester, comme autrefois, plusieurs mois. Tes goûts seront satisfaits ; car cette année, malgré notre hiver prolongé, la végétation des coteaux est aussi folle que la plus folle de tes idées. Le fleuve et la Vienne en beauté souriront à ton incompréhensible amour de l’existence. Cependant, de ton donjon, tu entendras comme moi la cloche d’une vieille église qui, au moment même où j’écris, tinte avec allégresse parce qu’un homme est né pour souffrir. Demain elle sonnera pour nous apprendre qu’il a traversé la vie et s’en est allé vers des rivages inconnus. C’est ce qu’on appelle la joie de vivre, et c’est là, vraiment, une bien grande ironie ! Après cela, il est heureux que nous bâtissions notre manière de voir sur des mots et sur des phrases. Mais toi qui crois aux réalités heureuses, tes pensées prendront un autre cours que les miennes, bien qu’il m’arrive parfois de rêver et de croire comme un mortel ordinaire. C’est la première nature qui revient à la surface, et le rêveur que les circonstances ont métamorphosé en industriel épris de son métier suit, à ses moments perdus, la fantaisie de sa pensée et de ses impressions. Il écoute les voix qui chantent autour de lui et s’étonne de leur éloquence. Il va même jusqu’à oublier, pauvre insensé ! qu’elles ne chantent pas pour ses rêves, et que le misérable en haillons qui passe dans le chemin a plus que lui le droit d’écouter leur harmonie. Quelle misère qu’un cœur indiscipliné ! et que… »

M. de Preymont s’interrompit brusquement, jeta sa plume avec impatience, déchira sa lettre en morceaux menus et les lança par la fenêtre. Il se pencha un peu pour les regarder voltiger dans le crépuscule et tomber en tournoyant sur le sol.

« En vérité, dit-il avec un sourire ironique, je suis fou d’écrire sur ce ton à cet heureux, à ce joyeux vivant qui s’appelle Didier Saverne… et fou encore plus de ne pas arriver à écraser mes rêves et dominer mes sentiments. »

Sur son visage énergique passa une sombre irritation qui se modifia en amère tristesse, et il resta longtemps près de la fenêtre ouverte, le regard perdu et la pensée distraite.