En traversant les jardins du manoir, il se dit que les vieilles charmilles, fraîches sous les nouvelles feuilles épanouies, paraissaient se réjouir d’abriter une fois encore la jeunesse et l’amour, comme au temps passé quand, à leur ombre, des personnages poudrés venaient se dérober un baiser ou murmurer des paroles de tendresse.
II
« Confident et ami !… » répétait-il en marchant rapidement, tout en regardant les ombres du soir qui s’étendaient comme des lambeaux funèbres dans le chemin et sur son esprit.
Un instant il s’arrêta au bord de la Vienne, écoutant machinalement le chant joyeux d’un oiseau qu’il vit partir près de lui pour regagner son nid, et la pensée qu’un homme, dans d’heureuses dispositions morales, eût associé ce fait insignifiant à son contentement intime le fit sourire de dédain.
« O folie de l’imagination ! pensait-il en se remettant en marche, qui m’en délivrera ? Messagère menteuse qui ne m’a jamais parlé que pour me tromper… Est-ce qu’une fois encore je l’avais écoutée ? »
Il haussa les épaules dans un mouvement de pitié pour sa propre faiblesse, et chercha à détourner ses idées en s’absorbant dans d’autres préoccupations ; mais, entre elles et sa volonté, un visage fin et fier s’interposait, et, dans sa chute, le rêve caressé pesait sur son cœur d’un poids insupportable.
M. de Preymont avait trente-six ans. Dans son enfance, un accident de voiture l’avait cloué sur son lit pendant de longs mois, et, malgré les soins des meilleurs chirurgiens, malgré les appareils les plus perfectionnés, on ne put empêcher sa taille de dévier. Il était fils unique, et jusqu’alors ses parents avaient été aussi fiers de sa beauté que de son intelligence très précoce. Son père, enlevé brusquement par une fièvre pernicieuse, n’eut pas la douleur d’assister aux souffrances morales de l’enfant, dont la nature se modifia rapidement aux premiers contacts d’une existence anormale. De vif, expansif et hardi, il devint taciturne, hésitant et réservé. A l’âge où l’on ignore la vie et le chagrin, dans ce temps radieux de fols espoirs, de naïves croyances, il perdit, en lui-même et en l’avenir, la confiance qui est l’essence même de la jeunesse.
Heureusement pour lui, il était doué d’une grande aptitude au travail, et, soutenu par sa mère, il s’absorba dans ses études et s’endormit dans les rêves juvéniles d’un esprit qui désirait passionnément une vie d’action.
Le réveil fut atroce. Quand, après des études brillantes, il se vit rejeté bien loin des carrières vers lesquelles ses goûts l’entraînaient, il passa par une crise morale terrible. Avec l’absolutisme de l’inexpérience devant l’irréalisation des premiers ardents désirs, il crut que nulle issue ne s’ouvrirait pour son intelligence très vivante ; avec l’exagération de la jeunesse qui souffre cruellement, il prit en haine les hommes et la vie, et son esprit tourmenté eut alors toute l’âpreté d’un révolté contre la destinée.
Mais, auprès de lui, un cœur suivait avec l’angoisse d’un amour maternel poussé jusqu’à la passion les moindres phases d’une douleur qui, concentrée en elle-même, n’en était que plus dangereuse.