De sa vie, sans doute, le propriétaire actuel du manoir n’en avait vu le côté artistique. Cette acquisition avait été une bonne aubaine pour sa bourse et sa vanité, et l’admiration exprimée par des gens dont l’appréciation le flattait sauvait la propriété. Une certaine intelligence des affaires, d’heureuses spéculations jointes à des économies sordides, avaient permis à M. Jeuffroy de réaliser une fortune, mais ses facultés s’arrêtaient net à l’endroit où son intérêt n’était plus en jeu.

Il s’était marié très tard avec une jeune fille de vieille souche, remarquablement belle et tombée dans une affreuse misère. Ce mariage l’avait apparenté à d’excellentes familles du pays et placé assez haut dans l’estime publique.

Après une existence morne et comprimée, Mme Jeuffroy mourut presque subitement, un dernier regard désolé fixé sur sa fille. Son mari se hâta de mettre l’enfant pensionnaire dans un couvent aristocratique, malgré les instances de sa sœur, Mlle Constance Jeuffroy, qui désirait garder sa nièce auprès d’elle. Il eût même hésité à la faire sortir de son couvent pendant les vacances, si la crainte de l’opinion publique n’avait été plus forte que l’ennui de toucher à des habitudes dont l’étroitesse s’était encore accentuée depuis la mort de sa femme.

Il était rare que M. Jeuffroy eût pour sa sœur un mot aimable, car, si elle lui était utile, elle ne flattait pas précisément sa vanité ; mais la vieille fille avait pour lui l’amour aveugle qui donne toujours sans recevoir jamais.

Elle était petite et maigre, avec un buste d’une longueur démesurée. Ses yeux ronds, sa bouche grande aux lèvres minces, un nez long et pointu, les contours d’un visage dont aucun terme de la plastique n’eût pu définir exactement la forme constituaient, avec une toilette antique et très personnelle, un ensemble absolument caricatural. Ses cheveux, jadis sa seule beauté, étaient d’une couleur indécise et variable selon la quantité de teinture qu’elle employait. Elle les portait devant en papillotes, rarement attachées assez solidement pour résister aux mouvements fébriles de l’agitation dans laquelle, sans aucune raison pour la motiver, vivait Mlle Constance.

Elle avait sur la vie et sur le monde les aperçus les plus étroits, l’horizon de son intelligence étant aussi borné que l’avait été celui de son observation. Dans un milieu où les idées étaient l’inconnu, elle avait respiré avec l’air la vulgarité d’appréciation et le terre à terre de la pensée. Peut-être que si Mlle Jeuffroy avait eu des sentiments religieux, elle se fût élevée au-dessus d’elle-même, à moins qu’elle n’eût rabaissé la religion à son petit niveau, spectacle extrêmement fréquent ; mais elle était indifférente.

Cette pauvre fille, qui avait amèrement souffert de sa laideur, professait un culte pour la beauté. En contemplation amoureuse devant sa nièce, elle déplorait que le temps fût passé où les princes épousaient de simples pastoures.

« Belle comme tu es, Suzanne, disait-elle quelquefois, tu serais arrivée aux plus grandes destinées. Je me serais cachée dans un coin de ta capitale pour te voir passer de loin, plus belle que toutes les dames de ta cour. Mais, sois tranquille, je n’aurais dit à personne que j’étais ta tante, de peur de te contrarier. »

C’était le seul écart d’imagination de la vieille fille qui, dans son amour pour sa nièce et sa conviction que la beauté mène à tout, eût facilement faussé le jugement de Mlle Suzanne, si elle lui avait été confiée.

Indépendamment de l’admiration que son frère lui inspirait parce qu’il avait su gagner de l’argent, elle l’aimait trop pour n’être pas aveuglée sur ses défauts ; néanmoins elle le blâmait de ne pas satisfaire tous les goûts de sa fille. Comprenant la jeunesse, ses désirs, du moins en ce qui concernait les jouissances matérielles, elle employait une partie de ses économies à pallier les privations qu’eût imposées à Suzanne la ladrerie du bonhomme. Si elle comprenait difficilement un certain genre de générosité, l’aumône par exemple, elle se fût privée du nécessaire pour satisfaire une simple fantaisie de la jeune fille. Un fonds absolu de dévouement pour ceux qu’elle aimait, — et lorsqu’elle aimait, ce n’était pas modérément, mais avec passion, — un oubli complet d’elle-même, formaient un contraste frappant avec les côtés vulgaires de son caractère et de ses pensées.