A l’extrémité de la propriété de M. Jeuffroy, elle avait acheté à vil prix la plus singulière des habitations. Creusée entièrement dans le tuffeau, comme une demeure de paysans, mais creusée à une certaine hauteur du sol, la maison se composait de six pièces, reliées entre elles par un vestibule qui ouvrait sur un perron étroit, caché sous des plantes enchevêtrées. Du haut du coteau, des arbres et des broussailles se penchaient sur cette drôle de maison, comme des amis voulant la protéger de leur ombre et de leur fraîcheur.
Un jardin, dessiné en carrés réguliers remplis de légumes et d’arbres fruitiers, descendait en pente raide jusqu’à un mur de soutènement. Au-dessus de l’habitation, dont les cheminées se trouvaient à fleur de terre, Mlle Constance possédait un clos de vigne qui lui fournissait, dans les bonnes années, une trentaine de barriques d’un vin estimé. Habituée pour elle-même à la parcimonie, elle vivait presque entièrement sur les produits de sa propriété, sans toucher aux rentes d’un petit capital qu’elle augmentait chaque année avec autant de plaisir qu’en mettait son frère à thésauriser.
Elle ne se chauffait jamais, même pendant les grands froids, prétendant que sa maison avait toute la chaleur d’une bonne cave. Au commencement de l’hiver, on dressait le feu dans un salon minuscule, et quand une visite arrivait, Fanchette, la servante, accourait pour l’allumer, mais, d’après les ordres secrets de sa maîtresse, s’arrangeait toujours de façon que le combustible fît preuve d’une mauvaise volonté insurmontable. De sorte que les provisions de bois de Mlle Constance étaient inépuisables et dataient généralement d’une dizaine d’années.
Des légumes, du lait et des fruits étaient le fond de la nourriture ; mais, quand on mangeait de la salade, elle n’était faite qu’au vinaigre, l’huile étant un objet de luxe qui n’apparaissait que lorsque Mlle Suzanne venait déjeuner ou dîner chez sa tante. Ces jours-là, le talent culinaire de Fanchette, talent qui n’allait pas bien loin, devait mettre toute voile dehors, et jamais, au gré de Mlle Constance, qui d’ailleurs n’y entendait rien, les plats n’étaient assez succulents.
Fanchette était sœur de lait de Mlle Jeuffroy. Elle appartenait à un tiers ordre, et, portant un habit moitié religieux, moitié laïque, était généralement connue dans le pays sous le nom de « la bonne sœur ». Très pénétrée de l’idée qu’il est aisé de s’en aller en enfer, elle prêchait le salut à tous ceux qui voulaient bien l’écouter. De stature ordinaire, aussi peu équarrie qu’un bloc de pierre à l’état brut, elle travaillait ferme, mangeait indéfiniment, si on le voulait, de la soupe et du pain frotté d’un peu d’ail, parlait à tout venant avec la plus grande liberté et, à ses moments perdus, se faussait le jugement en dévorant quantité de mauvais bons petits journaux.
Plus d’une fois, il y avait eu conflit entre la servante et la maîtresse, car non seulement Mlle Constance ne pratiquait pas, mais elle avait les plus absurdes préjugés sur les prêtres et les ordres religieux. Fanchette renonçait à combattre les préjugés, mais elle considérait que le ciel lui expédiait tout droit la mission d’amener sa maîtresse à entrer dans un confessionnal.
— Voyons, mademoiselle, lui disait-elle d’un ton persuasif, pourquoi ne voulez-vous pas aller à confesse ? ce n’est pourtant pas difficile.
— A quoi cela me servirait-il maintenant, ma pauvre Fanchette ?
— Est-ce que ça ne sert à rien de se rapprocher du bon Dieu, mademoiselle ? Prenez garde que lui aussi refuse un jour de vous connaître et vous dise d’aller en enfer !
Mlle Constance haussait les épaules et répondait :