— Que vas-tu faire, mon frère ?
— Parbleu ! je vais dire à Preymont de l’amener ; Varedde ne pourra pas en être contrarié. D’ailleurs, c’est flatteur d’avoir à sa table un homme dont le nom est souvent dans le journal.
Ce fut avec un visage impassible que Preymont, habitué à cacher ses impressions, partit avec sa mère et Saverne pour aller remplir son rôle de témoin.
Lorsqu’ils entrèrent dans le salon, Suzanne, dont la beauté était mise en relief par une toilette élégante donnée par Mlle Constance, causait avec son fiancé, un grand garçon bien planté, mais que Saverne, stupéfait de la rare beauté de Mlle Jeuffroy, jugea absolument indigne de baiser même le bout des doigts de la jeune fille.
Assise bien droite dans un fauteuil, ses papillotes un peu jaunes arrangées avec ordre sous un bonnet de dentelle, vêtue d’une robe de soie noire qu’elle avait eue pour le mariage de son frère et que quelques ornements de sa façon essayaient de rajeunir, Mlle Constance, un sourire de béatitude sur les lèvres, ressemblait à une apparition étrange et surannée. Si parfois elle avait rêvé qu’en des temps différents la beauté de sa nièce l’eût fait aimer d’un prince, elle songeait que les mœurs actuelles ne sont point à dédaigner, et qu’il est bien doux de conserver le droit de manifester son amour à ceux qu’on aime.
Quand le notaire commença la lecture du contrat, Suzanne, étouffant un soupir d’ennui, se tourna vers le jardin et s’abandonna à ses pensées heureuses.
La chaleur, cette année-là très tardive, était apparue subitement, plongeant dans un délire joyeux tous les êtres qui tiennent d’elle ou la vie ou la joie. Comme des fous ravis, ils s’agitaient en masse avec un bruit assourdissant, s’acheminant affairés vers on ne sait quel but mystérieux. Les feuilles tremblaient d’ivresse sous la caresse d’un souffle parfumé ; un fin duvet, échappé de grands peupliers, suivait tous les caprices de la brise pour venir tomber en si grande quantité dans les allées que le sol, par endroits, semblait enfoui sous une neige blonde. Ce duvet léger s’aventurait dans les rayons de vive lumière qui pénétrait dans les appartements ouverts ; il s’y précipitait avec elle, effleurant en passant le visage de la jeune fille sans réussir à la distraire de sa rêverie.
A quelques pas d’elle, Preymont contemplait, avec des pensées bien différentes, la joyeuse folie de la vie qui parait de sa jeunesse jusqu’aux vieux et sombres ifs, dressant dans le jardin les formes laides et bizarres qu’on leur avait données. Il sentait sourdre dans son âme une vieille, une ardente colère contre tout ce qui est vie et joie. Il savait que, dans d’autres circonstances, il eût pu se faire aimer de cette femme ravissante et mettre à ses pieds les trésors d’un cœur affamé qu’il avait cru mort aux rêves de bonheur.
Les visages et les objets qui l’entouraient lui étaient odieux ; il se demandait avec irritation quel était son rôle au milieu des rouages éternels de la nature, lui auquel les joies et les devoirs les plus légitimes étaient refusés. Ancienne et dévorante pensée qui, lorsque la passion n’en était pas comme aujourd’hui l’inspiratrice, avait cependant étendu son ombre épaisse sur ses efforts et ses travaux dans les moments les plus brillants de leur réussite.
Il tressaillit, comme un homme réveillé brusquement, quand Saverne, absorbé jusque-là dans la contemplation de Suzanne, se pencha à son oreille pour lui dire :