— Voilà déjà de grands mots. T’abandonner ! est-ce qu’il en était seulement question ? Les affaires te regardent-elles ? Est-ce qu’à chaque instant il n’y a pas quelque discussion sur la forme d’un contrat ? Ta conduite a été ridicule, inepte, inqualifiable !
Suzanne avait une de ces intelligences nettes et un de ces caractères bien trempés qui ne se laissent pas démonter par des reproches injustes ou des idées froissant leur droiture.
— Si c’était à refaire, mon père, et bien que désolée de vous causer quelque peine, je n’agirais pas autrement, répondit-elle avec fermeté.
— Quelque peine ! voyez-vous cela, quelque peine ! C’est parler légèrement de la situation dans laquelle je me trouve, grâce à toi… Toute la ville glose déjà. On est capable de me jeter la pierre, quoique j’aie agi selon mon droit.
— Puisque vous avez agi selon votre droit, mon père, comment pouvez-vous me reprocher d’avoir rompu avec un homme qui vous accusait d’une chose déshonorante ?
M. Jeuffroy, devant un raisonnement qui défiait la contradiction, employa, pour avoir raison, un moyen connu et apprécié de bien des gens :
— Tais-toi… tu n’ouvres la bouche que pour dire des sottises. Je suis vraiment bien malheureux. J’arrange pour toi un mariage excellent avec un charmant garçon, je me réjouissais de penser que ma fille allait être heureuse, et, par caprice, elle détruit mon ouvrage. Elle me met à dos la meute des malveillants, elle m’attire une scène désagréable, elle nous donne tous en risée à un tas de gens dépités de te voir faire un excellent mariage…
Excité par ses paroles, il se tourna vers Mlle Constance qui essayait de le calmer et de défendre Suzanne :
— Quant à toi, tu as agi comme une imbécile. Puisque tu voulais faire un cadeau, il fallait le dire tout de suite ; nous aurions ainsi évité le scandale de mademoiselle ma fille.
Suzanne s’avança vers sa tante et l’embrassa, en disant d’une voix entrecoupée :