Elle n’essaya plus de discuter, et pendant que Mlle Constance allait quitter ses vieux atours et narrer à Fanchette son désespoir, elle s’abandonna à ses pensées sans chercher à calmer leur surexcitation.

Cependant, elle se disait avec inquiétude :

« Que pense mon père ? pourquoi ne l’ai-je pas encore vu ? »

Ce ne fut pas sans quelque appréhension que, décidée à réagir immédiatement contre elle-même, elle descendit pour le dîner, songeant qu’elle délivrerait M. Jeuffroy de son plus grave souci en lui prouvant, par son air calme, que la blessure se cicatriserait aisément.

Il entrait dans la salle à manger lorsque Suzanne arrivait. Elle fit précipitamment quelques pas vers lui, espérant un peu que, pour la consoler, il allait la prendre dans ses bras comme un père aimant ; mais elle s’arrêta court devant la mine rogue de M. Jeuffroy qui s’assit à table sans parler. Il ne rompit le silence que pour se plaindre amèrement des dépenses inutiles qu’un dîner manqué de quinze couverts lui avait imposées. Il fit comparaître la cuisinière, et lui donna des ordres minutieux pour conserver le plus longtemps possible une partie des mets dont la vue l’horripilait.

— Nous pouvons vivre là-dessus au moins huit jours, lui dit-il. Je n’entends pas vous donner un sou avant la fin de la semaine prochaine.

La surexcitation de Suzanne s’abattait plus rapidement qu’un vent vif sous une pluie fine. Elle luttait contre un accès de désolation. Jusque-là sa colère contre M. Varedde l’avait soutenue et ne lui avait pas permis de réfléchir à la conduite de son père ; mais soudain un doute, qu’elle se reprochait comme une faute énorme, lui serrait le cœur.

Après le dîner, il lui ordonna d’un ton brusque de passer avec lui dans le salon.

— Je ne vous ai pas encore dit ma pensée sur votre conduite, mademoiselle ; je voudrais bien savoir dans quels romans vous avez pu trouver l’idée qu’une jeune fille avait le droit de mettre à la porte un fiancé honorable choisi par son père.

— Honorable ! s’écria Suzanne. Mon père, vous trouvez honorable qu’il songeât à m’abandonner pour une question d’argent ?