— Oh ! je ne dis pas cela ! s’écria Suzanne en rougissant. Mais j’aurais cru que M. Saverne…
— Lui ! interrompit Mlle Constance avec effroi. A quoi penses-tu ? Il t’aurait demandée que tu ne pourrais pas l’épouser. Mais ces hommes qui écrivent, ma nièce, sont tous des mauvais sujets ! Ils ne se marient pas, mais ils font la cour aux femmes pour s’amuser. Et puis, pas le sou.
— Cette question-là est bien secondaire, car je ne vois pas en quoi l’argent donne le bonheur, répliqua Suzanne en regardant tristement dans la direction du manoir.
— Mon Dieu, mon Dieu, s’écria Mlle Constance en prenant les mains de sa nièce, tu ne l’aimes pas, ma mignonne ? Car alors la question serait changée, et s’il te demandait en mariage, je te soutiendrais ; je ne veux pas que tu sois malheureuse. D’ailleurs, ce serait la preuve que je me trompe sur lui. Cependant je voudrais bien que tu fusses riche ! mais je comprends qu’on épouse un homme sans fortune si on l’aime.
— Aimer un homme qui ne pense pas à moi, est-ce possible ? répondit Suzanne en rejetant sa jolie tête en arrière par un mouvement hautain. Je prenais des renseignements, et c’est tout.
— Et pourtant je te trouve triste depuis quelque temps. Tu ne regrettes plus M. Varedde ? Non ? Ne te fâche pas, j’ai eu tort de te poser cette question-là. D’ailleurs, il se marie déjà…, par dépit, je suis sûre ! Et qu’on ne vienne pas me faire l’éloge de sa femme, c’est un affreux laideron comparé à toi… Tu t’ennuies peut-être ? Si tu as envie de quelque chose, dis-le-moi. Une vieille fille n’a besoin de rien, mais une jeune, c’est différent. Et cela te prouverait qu’il ne faut pas dédaigner l’argent. Tiens ! c’est lui qui pourrait te donner cette belle étoffe que tu admirais hier à Saumur et dont tu avais envie, j’en suis sûre ?
Suzanne, d’un air distrait, secoua négativement la tête, mais Mlle Constance reprit :
— Si, si, je vois bien ce que tu penses… Est-ce que je ne connais pas les jeunes filles ? Quand j’étais jeune, ma nièce, et que je voyais passer des amies jolies, bien habillées, je t’assure que j’enviais leur sort. C’est si triste d’être laide ! eh bien, malgré ma laideur, j’aurais beaucoup aimé à me parer ; qu’est-ce que c’est donc quand on est jolie comme toi ? Mais je suis bien plus vieille que ton père, tu sais ; dans ce temps-là il était pauvre lui aussi, et il était bien heureux de trouver mes petites économies. Tu comprends… c’est très dur pour un jeune homme de n’avoir pas un peu d’argent dans sa poche pour s’amuser. Pauvre garçon ! si tu savais comme j’étais contente quand je le voyais partir avec sa bourse bien rebondie ! Alors je me remettais à économiser, et quand il revenait, le petit rusé, je crois qu’il se doutait bien que le sac n’était plus vide. Pourtant il ne me demandait jamais rien, le cher enfant ! et j’étais quelquefois obligée de me fâcher pour le faire accepter. Le vent a tourné, et intelligent comme il l’était, il devait faire son chemin. Il s’entend si bien aux affaires ! Et puis tant d’ordre ! Mais il ne comprend peut-être pas aussi bien que moi les jeunes filles ; les hommes n’ont pas le temps, comme nous, de réfléchir à certaines choses. Tu as ta vieille tante à qui il faut tout demander.
Suzanne passa un bras autour du cou de Mlle Constance et l’embrassa avec force, au grand étonnement de la vieille fille dont le vieux visage ridicule rayonnait de plaisir, car, dans sa tendresse passionnée, sensible à la moindre attention, aussi peu exigeante que possible, l’affection de sa nièce la touchait comme un don gratuit.
Suzanne s’éloigna en courant et alla cacher ses émotions au fond des charmilles. Par les ouvertures en forme de fenêtres cintrées ménagées dans le feuillage, elle voyait fuir des nuées qui entre deux éclaircies laissaient tomber de grosses gouttes d’eau qu’un rayon de soleil rendait soudain brillantes. Au bord de la route, de longues rangées d’hirondelles, toutes prêtes à émigrer, étaient posées sur les fils télégraphiques. La mélancolie des approches de l’hiver attrista encore la jeune fille, qui pencha la tête d’un air fatigué et ouvrit la porte aux pensers découragés.