Rien ne pèse tant qu’un secret:
Le porter loin est difficile aux dames;
Et je sais même sur ce fait
Bon nombre d’hommes qui sont femmes.
Pour éprouver la sienne un mari s’écria,
La nuit étant près d’elle: O dieux! qu’est-ce cela?
Je n’en puis plus! on me déchire!
Quoi! j’accouche d’un œuf!—D’un œuf?—Oui, le voilà!
Frais et nouveau pondu: gardez bien de le dire;
On m’appelleroit poule. Enfin, n’en parlez pas.
La femme, neuve sur ce cas,
Ainsi que sur mainte autre affaire,
Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire;
Mais ce serment s’évanouit
Avec les ombres de la nuit.
L’épouse, indiscrète et peu fine,
Sort du lit quand le jour fut à peine levé;
Et de courir chez sa voisine:
Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé;
N’en dites rien surtout, car vous me feriez battre:
Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre.
Au nom de Dieu, gardez-vous bien
D’aller publier ce mystère.—
Vous moquez-vous? dit l’autre: ah! vous ne savez guère
Quelle je suis. Allez, ne craignez rien.
La femme du pondeur s’en retourne chez elle.
L’autre grille déjà d’en conter la nouvelle:
Elle va la répandre en plus de dix endroits:
Au lieu d’un œuf elle en dit trois.
Ce n’est pas encor tout; car une autre commère
En dit quatre, et raconte à l’oreille le fait:
Précaution peu nécessaire;
Car ce n’étoit plus un secret.
Comme le nombre d’œufs, grâce à la renommée,
De bouche en bouche alloit croissant,
Avant la fin de la journée
Ils se montoient à plus d’un cent.
VII
LE CHIEN QUI PORTE A SON COU LE DÎNÉ DE SON MAÎTRE.
Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles,
Ni les mains à celle de l’or;
Peu de gens gardent un trésor
Avec des soins assez fidèles.
Certain chien, qui portoit la pitance au logis,
S’étoit fait un collier du dîné de son maître.
Il étoit tempérant, plus qu’il n’eût voulu l’être
Quand il voyoit un mets exquis;
Mais enfin il l’étoit: et, tous tant que nous sommes,
Nous nous laissons tenter à l’approche des biens.
Chose étrange! on apprend la tempérance aux chiens,
Et l’on ne peut l’apprendre aux hommes!
Ce chien-ci donc étant de la sorte atourné,
Un mâtin passe, et veut lui prendre le dîné.
Il n’en eut pas toute la joie
Qu’il espéroit d’abord: le chien mit bas la proie
Pour la défendre mieux, n’en étant plus chargé.
Grand combat. D’autres chiens arrivent:
Ils étoient de ceux-là qui vivent
Sur le public, et craignent peu les coups.
Notre chien, se voyant trop foible contre eux tous,
Et que la chair couroit un danger manifeste,
Voulut avoir sa part; et, lui sage, il leur dit:
Point de courroux, messieurs; mon lopin me suffit:
Faites votre profit du reste.
A ces mots, le premier il vous happe un morceau;
Et chacun de tirer, le mâtin, la canaille,
A qui mieux mieux: ils firent tous ripaille;
Chacun d’eux eut part au gâteau.
Je crois voir en ceci l’image d’une ville
Où l’on met les deniers à la merci des gens.
Échevins, prévôt des marchands,
Tout fait sa main: le plus habile
Donne aux autres l’exemple, et c’est un passe-temps
De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.
Si quelque scrupuleux, par des raisons frivoles,
Veut défendre l’argent et dit le moindre mot,
On lui fait voir qu’il est un sot.
Il n’a pas de peine à se rendre:
C’est bientôt le premier à prendre.