Une traîtresse voix bien souvent nous appelle;
Ne vous pressez donc nullement:
Ce n’étoit pas un sot, non, non, et croyez-m’en,
Que le chien de Jean de Nivelle.
Un citoyen du Mans, chapon de son métier,
Étoit sommé de comparoître
Par-devant les lares du maître,
Au pied d’un tribunal que nous nommons foyer.
Tous les gens lui crioient, pour déguiser la chose:
Petit, petit, petit! mais, loin de s’y fier,
Le Normand et demi laissoit les gens crier.
Serviteur, disoit-il; votre appât est grossier.
On ne m’y tient pas, et pour cause.
Cependant un faucon sur sa perche voyoit
Notre Manceau qui s’enfuyoit.
Les chapons ont en nous fort peu de confiance,
Soit instinct, soit expérience.
Celui-ci, qui ne fut qu’avec peine attrapé,
Devoit, le lendemain, être d’un grand soupé,
Fort à l’aise en un plat, honneur dont la volaille
Se seroit passée aisément.
L’oiseau chasseur lui dit: Ton peu d’entendement
Me rend tout étonné. Vous n’êtes que racaille,
Gens grossiers, sans esprit, à qui l’on n’apprend rien.
Pour moi, je sais chasser et revenir au maître.
Le vois-tu pas à la fenêtre?
Il t’attend: es-tu sourd? Je n’entends que trop bien,
Repartit le chapon; mais que me veut-il dire?
Et ce beau cuisinier armé d’un grand couteau?
Reviendrois-tu pour cet appeau?
Laisse-moi fuir; cesse de rire
De l’indocilité qui me fait envoler
Lorsque d’un ton si doux on s’en vient m’appeler.
Si tu voyois mettre à la broche
Tous les jours autant de faucons
Que j’y vois mettre de chapons,
Tu ne me ferois pas un semblable reproche.
XXII
LE CHAT ET LE RAT.
Quatre animaux divers, le chat grippe-fromage,
Triste oiseau le hibou, ronge-maille le rat,
Dame belette au long corsage,
Toutes gens d’esprit scélérat,
Hantoient le tronc pourri d’un pin vieux et sauvage.
Tant y furent, qu’un soir à l’entour de ce pin
L’homme tendit ses rets. Le chat, de grand matin,
Sort pour aller chercher sa proie.
Les derniers traits de l’ombre empêchent qu’il ne voie
Le filet: il y tombe en danger de mourir;
Et mon chat de crier, et le rat d’accourir:
L’un plein de désespoir, et l’autre plein de joie;
Il voyoit dans les lacs son mortel ennemi.
Le pauvre chat dit: Cher ami,
Les marques de ta bienveillance
Sont communes en mon endroit.
Viens m’aider à sortir du piége où l’ignorance
M’a fait tomber. C’est à bon droit
Que seul entre les tiens, par amour singulière,
Je t’ai toujours choyé, t’aimant comme mes yeux.
Je n’en ai point regret, et j’en rends grâce aux dieux.
J’allois leur faire ma prière,
Comme tout dévot chat en use les matins;
Ce réseau me retient: ma vie est en tes mains;
Viens dissoudre ces nœuds. Et quelle récompense
En aurai-je? reprit le rat.
Je jure éternelle alliance
Avec toi, repartit le chat.
Dispose de ma griffe, et sois en assurance:
Envers et contre tous je te protégerai,
Et la belette mangerai
Avec l’époux de la chouette:
Ils t’en veulent tous deux. Le rat dit: Idiot!
Moi ton libérateur! je ne suis pas si sot.
Puis il s’en va vers sa retraite.
La belette étoit près du trou.
Le rat grimpe plus haut; il y voit le hibou.
Dangers de toutes parts, le plus pressant l’emporte.
Ronge-maille retourne au chat, et fait en sorte
Qu’il détache un chaînon, puis un autre, et puis tant
Qu’il dégage enfin l’hypocrite.
L’homme paroît en cet instant;
Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite.
A quelque temps de là, notre chat vit de loin
Son rat, qui se tenoit alerte et sur ses gardes:
Ah! mon frère, dit-il, viens m’embrasser: ton soin
Me fait injure; tu regardes
Comme ennemi ton allié.
Penses-tu que j’aie oublié
Qu’après Dieu je te dois la vie?
Et moi, reprit le rat, penses-tu que j’oublie
Ton naturel? Aucun traité
Peut-il forcer un chat à la reconnoissance?
S’assure-t-on sur l’alliance
Qu’a faite la nécessité?