Autrefois Carpillon fretin
Eut beau prêcher, il eut beau dire,
On le mit dans la poêle à frire.
Je fis voir que lâcher ce qu’on a dans la main,
Sous espoir de grosse aventure,
Est imprudence toute pure.
Le pêcheur eut raison, Carpillon n’eut pas tort:
Chacun dit ce qu’il peut pour défendre sa vie.
Maintenant il faut que j’appuie
Ce que j’avançai lors, de quelque trait encor.
Certain loup, aussi sot que le pêcheur fut sage,
Trouvant un chien hors du village,
S’en alloit l’emporter. Le chien représenta
Sa maigreur: Jà ne plaise à votre seigneurie
De me prendre en cet état-là;
Attendez: mon maître marie
Sa fille unique, et vous jugez
Qu’étant de noce il faut, malgré moi, que j’engraisse.
Le loup le croit, le loup le laisse.
Le loup, quelques jours écoulés,
Revient voir si son chien n’est pas meilleur à prendre;
Mais le drôle étoit au logis.
Il dit au loup par un treillis:
Ami, je vais sortir; et, si tu veux attendre,
Le portier du logis et moi
Nous serons tout à l’heure à toi.
Ce portier du logis étoit un chien énorme,
Expédiant les loups en forme.
Celui-ci s’en douta. Serviteur au portier,
Dit-il; et de courir. Il étoit fort agile;
Mais il n’étoit pas fort habile:
Ce loup ne savoit pas encor bien son métier.
XI
RIEN DE TROP.
Je ne vois point de créature
Se comporter modérément.
Il est certain tempérament
Que le maître de la nature
Veut que l’on garde en tout. Le fait-on? Nullement;
Soit en bien, soit en mal, cela n’arrive guère.
Le blé, riche présent de la blonde Cérès,
Trop touffu bien souvent épuise les guérets:
En superfluités s’épandant d’ordinaire,
Et poussant trop abondamment,
Il ôte à son fruit l’aliment.
L’arbre n’en fait pas moins: tant le luxe sait plaire!
Pour corriger le blé, Dieu permit aux moutons
De retrancher l’excès des prodigues moissons:
Tout au travers ils se jetèrent,
Gâtèrent tout, et tout broutèrent:
Tant que le Ciel permit aux loups
D’en croquer quelques-uns, ils les croquèrent tous:
S’ils ne le firent pas, du moins ils y tâchèrent.
Puis le Ciel permit aux humains
De punir ces derniers: les humains abusèrent
A leur tour des ordres divins.
De tous les animaux, l’homme a le plus de pente
A se porter dedans l’excès.
Il faudroit faire le procès
Aux petits comme aux grands. Il n’est âme vivante
Qui ne pèche en ceci. Rien de trop est un point
Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point.