Quand des chiens étrangers passent par quelque endroit
Qui n’est pas de leur détroit[70],
Je laisse à penser quelle fête!
Les chiens du lieu, n’ayant en tête
Qu’un intérêt de gueule, à cris, à coups de dents
Vous accompagnent ces passants
Jusqu’aux confins du territoire.
Un intérêt de bien, de grandeur et de gloire,
Aux gouverneurs d’États, à certains courtisans,
A gens de tous métiers, en fait tout autant faire.
On nous voit tous, pour l’ordinaire,
Piller le surveillant, nous jeter sur sa peau.
La coquette et l’auteur sont de ce caractère:
Malheur à l’écrivain nouveau!
Le moins de gens qu’on peut à l’entour du gâteau,
C’est le droit du jeu, c’est l’affaire.
Cent exemples pourroient appuyer mon discours;
Mais les ouvrages les plus courts
Sont toujours les meilleurs. En cela j’ai pour guide
Tous les maîtres de l’art, et tiens qu’il faut laisser
Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser:
Ainsi ce discours doit cesser.
Vous qui m’avez donné ce qu’il a de solide,
Et dont la modestie égale la grandeur,
Qui ne pûtes jamais écouter sans pudeur
La louange la plus permise,
La plus juste et la mieux acquise;
Vous enfin, dont à peine ai-je encore obtenu
Que votre nom reçût ici quelques hommages,
Du temps et des censeurs défendant mes ouvrages,
Comme un nom qui, des ans et des peuples connu,
Fait honneur à la France, en grands noms plus féconde
Qu’aucun climat de l’univers,
Permettez-moi du moins d’apprendre à tout le monde
Que vous m’avez donné le sujet de ces vers.


XVI

LE MARCHAND, LE GENTILHOMME, LE PATRE ET LE FILS DE ROI.

Quatre chercheurs de nouveaux mondes,
Presque nus, échappés à la fureur des ondes,
Un trafiquant, un noble, un pâtre, un fils de roi,
Réduits au sort de Bélisaire[71],
Demandoient aux passants de quoi
Pouvoir soulager leur misère.
De raconter quel sort les avoit assemblés,
Quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés,
C’est un récit de longue haleine.
Ils s’assirent enfin au bord d’une fontaine:
Là, le conseil se tint entre les pauvres gens.
Le prince s’étendit sur le malheur des grands.
Le pâtre fut d’avis qu’éloignant la pensée
De leur aventure passée
Chacun fît de son mieux, et s’appliquât au soin
De pourvoir au commun besoin.
La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme?
Travaillons: c’est de quoi nous mener jusqu’à Rome.
Un pâtre ainsi parler! Ainsi parler? croit-on
Que le ciel n’ait donné qu’aux têtes couronnées
De l’esprit et de la raison,
Et que de tout berger, comme de tout mouton,
Les connoissances soient bornées?
L’avis de celui-ci fut d’abord trouvé bon
Par les trois échoués aux bords de l’Amérique.
L’un, c’étoit le marchand, savoit l’arithmétique:
A tant par mois, dit-il, j’en donnerai leçon.
J’enseignerai la politique,
Reprit le fils de roi. Le noble poursuivit:
Moi, je sais le blason; j’en veux tenir école:
Comme si, devers l’Inde, on eût eu dans l’esprit
La sotte vanité de ce jargon frivole!
Le pâtre dit: Amis, vous parlez bien; mais quoi!
Le mois a trente jours: jusqu’à cette échéance
Jeûnerons-nous, par votre foi?
Vous me donnez une espérance
Belle, mais éloignée; et cependant j’ai faim.
Qui pourvoira de nous au dîner de demain?
Ou plutôt sur quelle assurance
Fondez-vous, dites-moi, le souper d’aujourd’hui?
Avant tout autre, c’est celui
Dont il s’agit. Votre science
Est courte là-dessus: ma main y suppléera.
A ces mots, le pâtre s’en va
Dans un bois: il y fit des fagots, dont la vente,
Pendant cette journée et pendant la suivante,
Empêcha qu’un long jeûne à la fin ne fît tant
Qu’ils allassent là-bas exercer leur talent.

Je conclus de cette aventure
Qu’il ne faut pas tant d’art pour conserver ses jours;
Et, grâce aux dons de la nature,
La main est le plus sûr et le plus prompt secours.