Les filles du limon tiroient du roi des astres
Assistance et protection:
Guerre ni pauvreté, ni semblables désastres,
Ne pouvoient approcher de cette nation;
Elle faisoit valoir en cent lieux son empire.
Les reines des étangs, grenouilles, veux-je dire
(Car que coûte-t-il d’appeler
Les choses par noms honorables?),
Contre leur bienfaiteur osèrent cabaler,
Et devinrent insupportables.
L’imprudence, l’orgueil et, l’oubli des bienfaits,
Enfants de la bonne fortune,
Firent bientôt crier cette troupe importune:
On ne pouvoit dormir en paix.
Si l’on eût cru leur murmure,
Elles auroient, par leurs cris,
Soulevé grands et petits
Contre l’œil de la nature.
Le soleil, à leur dire, alloit tout consumer;
Il falloit promptement s’armer,
Et lever des troupes puissantes.
Aussitôt qu’il faisoit un pas,
Ambassades coassantes
Alloient dans tous les États:
A les ouïr, tout le monde,
Toute la machine ronde
Rouloit sur les intérêts
De quatre méchants marais.
Cette plainte téméraire
Dure toujours, et pourtant
Grenouilles doivent se taire,
Et ne murmurer pas tant:
Car, si le soleil se pique,
Il le leur fera sentir;
La république aquatique
Pourroit bien s’en repentir.
XXV
LA LIGUE DES RATS.
Une souris craignoit un chat
Qui dès longtemps la guettoit au passage.
Que faire en cet état? Elle, prudente et sage,
Consulte son voisin: c’étoit un maître rat,
Dont la rateuse seigneurie
S’étoit logée en bonne hôtellerie,
Et qui cent fois s’étoit vanté, dit-on,
De ne craindre ni chat, ni chatte,
Ni coup de dent, ni coup de patte.
Dame souris, lui dit ce fanfaron,
Ma foi, quoi que je fasse,
Seul, je ne puis chasser le chat qui vous menace:
Mais assemblons tous les rats d’alentour,
Je lui pourrai jouer d’un mauvais tour.
La souris fait une humble révérence,
Et le rat court en diligence
A l’office, qu’on nomme autrement la dépense,
Où maints rats assemblés
Faisoient, aux frais de l’hôte, une entière bombance.
Il arrive, les sens troublés,
Et tous les poumons essoufflés.
Qu’avez-vous donc? lui dit un de ces rats; parlez.
En deux mots, répond-il, ce qui fait mon voyage,
C’est qu’il faut promptement secourir la souris;
Car Rominagrobis
Fait en tous lieux un étrange carnage.
Ce chat, le plus diable des chats,
S’il manque de souris, voudra manger des rats.
Chacun dit: Il est vrai. Sus! sus! courons aux armes!
Quelques rates[83], dit-on, répandirent des larmes.
N’importe, rien n’arrête un si noble projet:
Chacun se met en équipage;
Chacun met dans son sac un morceau de fromage;
Chacun promet enfin de risquer le paquet.
Ils alloient tous comme à la fête,
L’esprit content, le cœur joyeux.
Cependant le chat, plus fin qu’eux,
Tenoit déjà la souris par la tête.
Ils s’avancèrent à grands pas,
Pour secourir leur bonne amie:
Mais le chat, qui n’en démord pas,
Gronde, et marche au-devant de la troupe ennemie.
A ce bruit, nos très-prudents rats,
Craignant mauvaise destinée,
Font, sans pousser plus loin leur prétendu fracas,
Une retraite fortunée.
Chaque rat rentre dans son trou;
Et si quelqu’un en sort, gare encor le matou.