Capitaine renard alloit de compagnie
Avec son ami bouc des plus haut encornés:
Celui-ci ne voyoit pas plus loin que son nez;
L’autre étoit passé maître en fait de tromperie.
La soif les obligea de descendre en un puits:
Là, chacun d’eux se désaltère.
Après qu’abondamment tous deux en eurent pris,
Le renard dit au bouc: Que ferons-nous, compère?
Ce n’est pas tout de boire, il faut sortir d’ici.
Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi;
Mets-les contre le mur: le long de ton échine
Je grimperai premièrement,
Puis, sur tes cornes m’élevant,
A l’aide de cette machine,
De ce lieu-ci je sortirai,
Après quoi je t’en tirerai.—
Par ma barbe, dit l’autre, il est bon; et je loue
Les gens bien sensés comme toi.
Je n’aurois jamais, quant à moi,
Trouvé ce secret, je l’avoue.
Le renard sort du puits, laisse son compagnon,
Et vous lui fait un beau sermon
Pour l’exhorter à patience.
Si le ciel t’eût, dit-il, donné par excellence
Autant de jugement que de barbe au menton,
Tu n’aurois pas, à la légère,
Descendu dans ce puits. Or, adieu; j’en suis hors.
Tâche de t’en tirer, et fais tous tes efforts;
Car, pour moi, j’ai certaine affaire
Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin.

En toute chose il faut considérer la fin.

VI

L’AIGLE, LA LAIE ET LA CHATTE.

L’aigle avoit ses petits au haut d’un arbre creux,
La laie au pied, la chatte entre les deux;
Et sans s’incommoder, moyennant ce partage,
Mères et nourrissons faisoient leur tripotage.
La chatte détruisit par sa fourbe l’accord;
Elle grimpa chez l’aigle, et lui dit: Notre mort
(Au moins de nos enfants, car c’est tout un aux mères)
Ne tardera possible guères.
Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment
Cette maudite laie, et creuser une mine?
C’est pour déraciner le chêne assurément,
Et de nos nourrissons attirer la ruine:
L’arbre tombant, ils seront dévorés;
Qu’ils s’en tiennent pour assurés.
S’il m’en restoit un seul, j’adoucirois ma plainte.
Au partir de ce lieu, qu’elle remplit de crainte,
La perfide descend tout droit
A l’endroit
Où la laie étoit en gésine[18].
Ma bonne amie et ma voisine,
Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis:
L’aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits.
Obligez-moi de n’en rien dire;
Son courroux tomberoit sur moi.
Dans cette autre famille ayant semé l’effroi,
La chatte en son trou se retire.
L’aigle n’ose sortir, ni pourvoir aux besoins
De ses petits; la laie encore moins:
Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins
Ce doit être celui d’éviter la famine.
A demeurer chez soi l’une et l’autre s’obstine,
Pour secourir les siens dedans l’occasion:
L’oiseau royal, en cas de mine;
La laie, en cas d’irruption.
La faim détruisit tout; il ne resta personne
De la gent marcassine et de la gent aiglonne
Qui n’allât de vie à trépas:
Grand renfort pour messieurs les chats.

Que ne sait point ourdir une langue traîtresse
Par sa pernicieuse adresse!
Des malheurs qui sont sortis
De la boîte de Pandore,
Celui qu’à meilleur droit tout l’univers abhorre,
C’est la fourbe, à mon avis.