ACTE III.
SCENE PREMIERE.
ISMENIE, seule apres la reconnoissance de Lepante.
STANCES.
Apres dix ans de mort Lepante voit le jour!
Apres dix ans d'ennuy ma joye est revenuë;
O! surprise agreable, ô! fortuné retour,
O! merveille du Ciel à la terre inconnuë,
Effaits prodigieux de Fortune & d'Amour,
Aveugles Deitez que je vous suis tenuë,
Et que j'esprouve bien qu'un bien fait est plus grand
Alors qu'il nous surprend.
C'est à toy proprement que ce miracle est deu
Fortune, dont la main en merveilles feconde,
Me redonne un tresor que j'estimois perdu:
Mais, ô puissant Demon, si craint par tout le monde,
Je te doy beaucoup moins pour me l'avoir rendu,
Que pour l'avoir sauvé des abismes de l'onde,
Quand mon juste courroux trop prompt à s'irriter
L'y fit precipiter.
Cruel ressouvenir du succez mal-heureux
Qui suivit cette nuit si tragique & si noire
Par l'expiation de son crime amoureux;
Effroyables objets sortez de ma memoire,
Afin qu'apres dix ans de pensers douleureux
Je compte un seul instant d'esperance & de gloire,
Où je puisse gouster aussi purs qu'innocens
Les transports que je sens.
Mais helas! cet instant, s'il m'estoit accordé,
Seroit un bien pour moy de trop longue durée,
Non, non, c'est desja trop de l'avoir demandé,
A des peines sans fin je me sens preparée,
Et par l'ordre du Ciel qui doit estre gardé,
La Fortune & l'Amour ont ma perte jurée
Puisque je n'en reçoy cet aymable tresor
Que pour le perdre encor.
Cet infame Tyran riche du bien d'autruy,
Esgallement hay des peuples qu'il opprime,
Et de ceux dont par force il veut estre l'appuy,
Ce monstre à qui l'hymen doit m'offrir en victime,
Me conduit à la mort, que je crains moins que luy.
Par les degrez d'un trône estably par le crime;
Si Lepante au besoin ne donne un prompt effait
Au dessein que j'ay fait.