LEPANTE.
Ils furent plus courtois
Que dans mon desespoir je ne le souhaittois;
Ils me firent seicher, & par leur bonne chere
S'efforcerent en vain de charmer ma misere;
Car je gardois tousjours pour nourrir ma langueur
L'image de ma faute & de vostre rigueur.
ISMENIE.
Mais que devintes-vous?
LEPANTE.
Je m'en vay vous le dire.
Apres avoir destruit ce mal-heureux Navire
De qui je fus le seul & le dernier vivant,
Ils reprennent soudain la route du Levant,
Et je passe avec eux dans un vaisseau de guerre
Qui ne craignoit en tout que la flame & la terre;
Je fus leur prisonnier un mois & presque deux
En attendant le temps de me dérober d'eux,
Qui m'eussent fait payer une rançon immense
Si ma discretion n'eust caché ma naissance,
Quand le plus grand ennuy qui pouvoit me saisir,
Sur le poinct d'échaper m'en osta le desir;
J'apris auprés de Tyr le bruit faux & funeste
Que la belle Ismenie estoit morte de peste;
Et quelque temps apres je sceus la verité
Qu'un injuste voisin m'avoit desherité:
Car, comme vous sçavez, cette honte des Princes
Un mois apres ma perte entra dans mes Provinces,
Où mon frere Anaxandre, en defendant le sien,
Perdit à la bataille & la vie & le bien;
Ainsi donc n'ayant plus ny d'espoir ny d'envie,
Je mis à l'abandon ma fortune & ma vie,
Courus par desespoir tous les bords estrangers
Où l'on peut mieux treuver les extrémes dangers;
Et bref cherchay la mort sur la terre & sur l'onde
Tant que je ne creus pas que vous fussiez au monde.
ISMENIE.
Au moins depuis six mois ayant sceu que j'y suis
Vostre cœur a fait trevve avec ses ennemis,
Où croyant jusqu'icy vostre perte assurée
J'ay bien souffert des maux de plus longue durée:
Mais quel sort tenebreux a caché vos beaux jours?
LEPANTE.
C'est d'une estrange vie, un estrange discours,
A quoy le jour entier auroit peine à suffire.