ISMENIE.
Bien donc, une autre fois vous pourrez nous le dire:
Mais éclaircissez-moy l'histoire du vaisseau
Dont le Ciel se servit à vous tirer de l'eau?
LEPANTE.
Vous m'obligez, Madame, au recit d'une chose,
Que pour n'avoir point veuë il faut que je supose,
Et dont tous les témoins ont pery devant moy;
Mais tousjours, en tout cas voicy ce que j'en croy.
C'estoit un vaisseau Grec, qui sortoit de Marseille,
(Comme j'ay sceu depuis) riche & fort à merveille,
Il ne vit pas ma cheute à cause de la nuit,
Mais il ne laissa pas d'en entendre le bruit,
Il dépescha l'esquif, & remarqua la place
Avec tant d'heur pour nous, ou plustost de disgrace,
Qu'il est à presumer que revenant sur l'eau
Quelqu'un des Mariniers nous mit dans le bateau:
Mais soit que la pitié qu'ils m'avoient témoignée
Eut contre leur vertu la Fortune indignée,
Ou soit que ma disgrace eut attiré la leur
Par la contagion de mon propre malheur,
A ce premier éclat que le Soleil nous montre
Un Navire Africain leur vint à la rencontre,
A qui l'avare faim, & l'espoir du butin
Fait commencer la charge avec son Brigantin:
Nos Marchands, gens de cœur, songent à se defendre,
Resolus de perir plustost que de se rendre:
En ce premier combat, le Chef des assaillans
Est porté dans la Mer, & trois des plus vaillans,
Il y meurt; cependant le gros Navire aproche,
Qui donne l'escalade à l'autre qu'il acroche;
En fin, pour faire court, apres un long effort
Cet injuste agresseur demeure le plus fort;
Alors sur [le] vaincu le vainqueur fait main basse,
Et le pauvre Marchant ne treuve point de grace,
Tous sont sacrifiez par la flame & le fer
Aux manes d'Encelade estouffé dans la Mer.
EVANDRE.
Et ces cœurs sans pitié, ces Conquerans avares,
Estoient assurément Pirates & Barbares?
LEPANTE.
Oüy, des plus redoutez, & des plus belliqueux.
ISMENIE.
Mais vous, combien de temps fustes-vous avec eux?