Un après-midi, vers cinq heures, j'étais entré à Central Park afin de m'y reposer un peu en fumant un cigare. Nous étions en pleine canicule; le soleil déclinait vers l'ouest, éclatant encore de toute sa lumineuse splendeur dans un ciel d'un bleu cru. Oisif, je regardais indifféremment les promeneurs, lorsque mon attention fut attirée vers une jeune femme assise sur le banc près duquel je flânais; elle était absorbée dans la lecture d'un livre qui paraissait l'intéresser vivement. Elle pouvait avoir vingt-cinq ans; son visage, d'un ovale régulier, était charmant, et de sa physionomie se dégageait un caractère de douceur infinie. Ses cheveux châtain clair—suivant la mode de la coiffure féminine à cette époque—étaient relevés sur sa tête en un lourd chignon. Sa robe, très simple, quoique de coupe élégante, ses fines bottines et son maintien sérieux, tout en cette jeune femme indiquait une personne du meilleur monde. Je la regardais d'abord à la dérobée; puis la fixais obstinément, comme si j'eusse voulu exercer sur cette belle étrangère un regard fascinateur. Un instant après, en effet, elle eut intuitivement conscience de cette force magnétique; car, levant enfin les yeux, elle m'examina des pieds à la tête; satisfaite sans doute d'une petite perquisition qui paraissait n'avoir rien de désobligeant pour moi, elle me sourit aimablement et me fit un signe discret. C'était évidemment une invitation à venir m'asseoir auprès d'elle. J'avoue que j'en fus tout d'abord on ne peut plus surpris: je ne croyais certes pas avoir affaire à une demi-mondaine.
Une conversation avec une jolie femme ne m'a jamais déplu; c'est pourquoi j'acceptai sans façon la place que m'offrait à côté d'elle la jolie lectrice dont le corsage exhalait des parfums capiteux et singulièrement troublants.
D'un petit air dégagé elle amorça la conversation. Mon inconnue parlait correctement, d'une voix très harmonieuse, à laquelle son accent américain ajoutait un charme infini.
Je la regardais encore. Elle était vraiment adorable: ses longs yeux bleus, son visage un peu pâle, le mignon retroussis de son nez et sa petite bouche joliment meublée de deux rangées de petites dents nacrées, tout cela m'attirait étrangement; elle avait une loquacité de fauvette, babillant gentiment sur toutes choses, en employant des expressions gamines qui m'amusaient fort. Je pris alors la grande résolution non seulement de la reconduire jusqu'à sa porte, mais Dieu et mon porte-monnaie aidant, de me faire offrir une hospitalité toute écossaise. Après quelques instants d'une causerie devenue plus familière, je l'invitai à dîner, ce qui parut la charmer, car elle accepta incontinent, sans se faire prier.
Nous nous installâmes dans un restaurant où je commandai un dîner au Champagne. La soirée s'acheva au théâtre et, la pièce terminée, je hélai un «hack» (voiture de place) et je reconduisis chez elle ma conquête, qui, en route, m'apprit qu'elle s'appelait Dolly.
La maison qu'habitait Dolly était d'élégante apparence; la porte nous fut ouverte par une quarteronne coquettement habillée qui nous introduisit dans un salon. Cette pièce, d'aspect honnête, était meublée avec un goût exquis; le parquet était jonché d'épais tapis d'Orient; des tentures de velours cramoisi pendaient aux portes; tout était d'un confortable parfait.
Dolly m'invita à m'asseoir dans un large fauteuil, et, me priant de l'excuser, se retira dans la pièce voisine qui, ainsi que je fus à même de le savoir plus tard, était sa chambre à coucher. Elle revint au bout d'un instant drapée d'un grand peignoir blanc orné de rubans bleus. Elle était chaussée de jolies sandales; maintenant ses cheveux flottaient sur ses épaules et tombaient jusqu'aux reins.
Elle ne portait sous son peignoir—ainsi que je le vis ensuite—qu'une fine chemise garnie de dentelles et des bas de soie rose, attachés très haut au-dessus du genou par une jarretière de satin rouge. Sous ce vêtement d'intérieur, ma conquête était, au surplus, d'une esthétique qui eût fait rêver Michel-Ange lui-même: sa taille aux courbes accentuées s'élançait hardiment des hanches copieuses et souples et sa peau douce comme un velours, fine comme un satin, frissonnait au moindre baiser de l'air.
Le cerveau troublé par cette apparition, en proie à une fièvre inconnue dont je n'avais encore jamais ressenti les atteintes, fou d'amour, je me précipitai dans sa chambre…
Le lendemain matin, je m'éveillai vers huit heures et demie; ma compagne dormait; ses cheveux épars sur l'oreiller semblaient la nimber de vapeurs. Elle me parut encore plus belle, plus ravissante que la veille; sous la clarté des lumières elle était ainsi adorable. Sa peau gardait une matité incomparable qui semblait lui donner le sommeil; ses seins fermes et blancs comme des dômes neigeux s'agitaient doucement sous l'action de la respiration tranquille.