Cependant elle se réveilla. Ce fut pour moi une joie, comme ce me fut un embarras. Ébloui, je ne savais que lui dire et comme le sujet de la guerre était encore à l'état d'actualité, je lui demandai banalement qui, des Nordistes ou des Sudistes, avaient ses sympathies.

Elle vit mon trouble et ma gaucherie, et répondit:

—Je suis Nordiste, toutes mes sympathies vont donc à mes compatriotes et je suis profondément heureuse que les Sudistes aient été battus, l'esclavage aboli. C'était une atrocité et une honte pour notre pays.

—Mais, lui dis-je, si je m'en rapporte à ce que j'ai entendu dire, il est infiniment probable que les nègres étaient plus heureux avant la guerre, quoique esclaves, qu'ils ne le sont maintenant en tant que citoyens libres.

—Oui, mais ils sont libres, et c'est là un grand point. Peu à peu, les choses s'arrangeront.

—On m'a affirmé que les esclaves étaient généralement bien traités par leurs maîtres.

—Cela peut être exact, mais ils ne jouissaient d'aucune sécurité; du jour au lendemain, vendus à des maîtres étrangers, le mari était séparé de la femme, la mère de l'enfant; de plus, beaucoup de propriétaires traitaient ces malheureux avec la plus grande brutalité, les accablant de travail, les nourrissant plus mal que des chiens. Les filles et les femmes, mistis ou quarteronnes, ne pouvaient rester vertueuses, obligées qu'elles étaient de se plier au désir du maître, et si, par hasard, elles avaient la force de résister, elles étaient fouettées jusqu'au sang.

—Vous m'étonnez… J'avais bien entendu dire que ces pratiques barbares s'exerçaient contre des hommes, mais à l'égard des femmes…

—… Je ne me trompe pas, croyez-moi. Je connais à fond ce sujet; j'ai vécu longtemps moi-même dans un État esclavagiste avant la guerre; aussi ai-je pu étudier la question de très près.

—Les femmes étaient-elles souvent fouettées?