—Certes, j'ai eu beaucoup à souffrir, et ce qui m'est arrivé là-bas a changé entièrement le cours de ma vie; mon séjour dans le Sud a fait de moi ce que je suis… une prostituée, ajouta-t-elle tristement. Oh! les Sudistes, comme je les hais! les bêtes féroces! reprit-elle avec une colère rageuse.
Cette exclamation, qui me parut être l'expression de douleurs morales longtemps accumulées, me fit comprendre que ma petite amie devait être l'héroïne d'une histoire intéressante. Ma curiosité se trouvait piquée au vif.
Je repris:
—Je serais bien heureux d'apprendre ce qui vous est arrivé dans le Sud, ma belle amie.
Après un moment d'hésitation, elle se décida à me répondre:
—Je n'ai jamais raconté mon histoire à personne; vous me paraissez cependant d'un naturel affectueux. Je consentirai à vous narrer les épisodes de ma vie extraordinaire, si vous voulez bien me faire le plaisir de dîner ce soir avec moi, sans cérémonie aucune.
J'acceptai cette invitation avec un empressement d'autant plus vif que, très amoureux encore, j'entrevoyais avec chagrin la fin probable de mon aventure galante.
En ce moment on frappa à la porte, et la quarteronne entra, très proprement et presque élégamment vêtue. Elle apportait du thé et des tartines grillées qu'elle plaça à côté du lit.
—Mary, lui dit Dolly, donnez-moi un peignoir. Puis, se tournant vers moi, elle me dit:
—Mary a été esclave pendant vingt-cinq ans, et si cela vous intéresse, vous pouvez la questionner sur sa vie passée, elle vous répondra franchement; d'ailleurs elle n'est pas timide… N'est-ce pas, Mary?