Miss Dean faisait partie de la ligue abolitioniste et fournissait des fonds aux personnes chargées des stations; elle-même recevait assez souvent des esclaves marrons, ce qu'elle pouvait faire, du reste, ouvertement et sans danger, la Pensylvanie étant un état libre.

Deux ans s'écoulèrent. J'avais beaucoup d'amies, et quoique Miss Dean, en tant que quakeresse, n'aimât les bals ni le théâtre, elle donnait néanmoins de petites soirées; il va sans dire que j'y étais adulée et fêtée et que ma jeune beauté y attirait beaucoup d'adorateurs. Cette existence me plaisait à merveille. Mais ce n'était que le prélude, le tableau enchanteur qui précéda le terrible drame qui allait briser ma carrière.

II
UNE «STATION SOUTERRAINE»

Les relations entre le Nord et le Sud étaient déjà très tendues lorsque survint la mort de John Brown, le grand abolitioniste. C'était une grande perte pour les amis de la liberté. Miss Dean en fut particulièrement touchée; elle connaissait intimement ce grand homme, et l'applaudissait hautement d'avoir poussé les esclaves à l'émancipation. Tout acte en faveur des malheureux noirs était bon et bien fait à son avis, et elle déclarait qu'elle n'hésiterait pas une seconde à imiter John Brown si l'occasion s'en présentait.

De l'intention à l'action il n'y avait que peu de distance pour Miss Dean: elle résolut de diriger une station souterraine. Elle me fit part de son projet:

—Il y a longtemps que j'aurais dû commencer à aider ces malheureux noirs, me dit-elle. Je suis certaine de diriger la station mieux qu'un homme; les rôdeurs se méfient facilement d'hommes habitant seuls, mais ne supposent nullement qu'une femme ait le courage de faire ce dangereux métier. En vivant tranquillement et en prenant toutes les précautions nécessaires, je ne pourrais être inquiétée.

J'étais moi-même une fervente abolitioniste et l'enthousiasme communicatif de Miss Dean m'enflamma à mon tour. La douleur d'autrui m'a toujours peinée et j'étais décidée à tout risquer pour aider mon amie dans son noble projet. Je lui fis part de ma décision. Elle refusa d'abord de m'écouter, disant que c'était une folie, me faisant envisager les risques d'une telle entreprise et le long emprisonnement que nous aurions à subir si nous venions à être découvertes.

—Non pas, ajouta-t-elle, que j'aie peur de la prison, mais vous, Dolly, vous seriez trop malheureuse. Vous êtes jeune, sensible et peu habituée à souffrir; vous ne pourriez supporter et la mauvaise nourriture et les durs travaux qu'on vous infligerait. De plus, on m'a raconté que dans le Sud, on coupait les cheveux des femmes captives. Non, ma chérie, vraiment, je ne puis vous emmener; si un malheur quelconque vous arrivait, je ne me le pardonnerais jamais.

—Eh! répondis-je, le travail ne m'effraie pas, et mes cheveux ne sont pas si beaux que les vôtres. Je puis donc bien courir les mêmes risques que vous. Ne pensez pas que je veuille vous abandonner au moment du danger. Je veux le partager avec vous, et, bon gré mal gré, vous m'emmènerez, m'écriai-je en l'embrassant câlinement.