Cette vie changea brusquement; mon père fut enlevé en quelques jours par une pneumonie et je me vis seule au monde. Tout d'abord, je fus abasourdie, mais je ne ressentis pas un bien vif chagrin; je n'avais jamais éprouvé pour lui qu'une amitié modérée. Ses manières brusques surtout m'affligeaient et étaient cause de mon peu d'affection.
Je n'en étais pas moins seule… bien seule, abandonnée dans un milieu indifférent, sans expérience de la vie, sans défense contre ses embûches; comment ne suis-je pas tombée dans les pièges tendus par le vice, dans les bas-fonds de la débauche, poussée par la misère, la misère, cette pourvoyeuse qui guette et manque rarement sa proie? C'est ce que je ne saurais dire. La destinée me réservait ses coups pour l'avenir.
Mon père mourait, ne laissant que des dettes et la meute sinistre des créanciers commença à gronder. J'étais sans ressources pécuniaires; il fallut donc me résoudre à faire argent de tout, et je vendis de mon mobilier ce qui avait quelque valeur. Ce fut, bien entendu, pour régler les créanciers aux aguets, si bien qu'il ne me resta pas un rouge liard.
Je ne savais où coucher, et ma bonne dut m'offrir une hospitalité qui, pour être généreuse, n'en était pas moins momentanée, c'est-à-dire jusqu'au jour où, rencontrant par bonheur une dame que j'avais un peu connue autrefois, je lui narrai ma détresse. Elle en fut vivement touchée et me recueillit dans sa demeure.
Miss Ruth Dean—c'était le nom de ma bienfaitrice—était quakeresse. Agée de trente ans, vierge sans aucun doute, elle possédait un cœur d'une extrême sensiblerie. Sa bourse était sans cesse ouverte à l'infortune et se vidait généreusement pour les œuvres philanthropiques.
Sans être jolie, elle était agréable, grande et mince, un corps délicat, de grands yeux d'une douceur extrême, des cheveux noirs, peignés en bandeaux, donnaient à son visage une expression de douce quiétude et de sérénité et on y lisait toute la mansuétude d'une âme généreuse. Cependant, douée d'une indomptable énergie, elle supportait sans se plaindre d'accablantes fatigues.
Elle fut pour moi la meilleure des amies, me traita comme une compagne, me fit manger à sa table. Enfin, elle mit une jolie chambre à ma disposition.
Miss Dean avait des correspondants dans toute l'Amérique, et c'est alors que l'instruction que j'avais reçue me fut d'une grande utilité: Miss Dean, en effet, fit de moi son secrétaire, me donnant de petits appointements et tous les vêtements dont j'avais besoin, y compris le linge de corps.
Peu à peu, elle devint pour moi une véritable sœur; elle me trouvait jolie et me le disait; rien n'était trop beau pour satisfaire mes désirs; elle me donnait des jupons et des chemises garnies de dentelles, alors qu'elle revêtait de simples dessous de toile grossière, et une éternelle robe gris perle, toute droite et unie. Ces petits détails me sont chers; ils me rappellent l'époque heureuse de ma vie. Jamais je ne goûtai de bonheur plus grand qu'en ce temps d'existence paisible.
Il est évident qu'une aussi douce personne, au cœur si généreux, ne pouvait aimer l'esclavage.