I
L'ENFANCE DE DOLLY

Pour l'intelligence de mon récit, permettez-moi de vous donner d'abord quelques détails sur mes jeunes ans.

Je m'appelle Dolly Morton, et je viens d'avoir trente ans. Je suis née à Philadelphie où mon père était employé de banque. J'étais fille unique, et ma mère, étant morte alors que j'avais à peine deux ans, je n'ai gardé aucun souvenir de celle qui devait guider mes premiers pas dans la vie.

Nous étions sans fortune, et quoique mon père n'eût que de faibles appointements, je reçus néanmoins une éducation soignée; il avait l'espérance que je pourrais plus tard vivre en donnant des leçons.

Puisque je parle de mon père, je crois nécessaire de vous dire quel était son caractère: c'était un homme froid et réservé, n'ayant jamais eu pour moi la moindre tendresse; je ne reçus de lui aucune marque d'affection paternelle. Peut-être m'aimait-il? C'est probable, quoiqu'il ne le laissât jamais paraître. J'étais fouettée sévèrement pour la moindre incartade et ces punitions honteuses ont laissé gravée dans mon souvenir une impression pénible que je ne me rappelle jamais qu'avec douleur. Après ces corrections j'allais, sanglotant, trouver la vieille servante qui m'avait élevée. Elle me plaignait, me soignait, et tout était fini, jusqu'à ce qu'une autre faute me faisait retomber sous le courroux paternel.

Mon père, d'un caractère peu communicatif, détestait la société. Aussi avais-je peu d'amies. C'est là une faute. Que peut devenir une jeune fille, d'un caractère expansif, partageant son temps entre la lecture et les distractions futiles. Aliments insuffisants pour un esprit vif et imaginaire? Pauvre isolée dans un milieu désert, l'enfant s'étiole, semblable à ces fleurs abandonnées qu'on n'arrose jamais. Je possédais heureusement une bonne santé, un caractère gai, et j'aimais passionnément la lecture. C'était pour moi une grande consolation, et, quoique parfois triste, je n'étais pas en vérité trop malheureuse.

Quand j'atteignis dix-huit ans, cette existence monotone commença à me peser singulièrement et je tentais de prendre quelque liberté. Ceci ne me réussit nullement; mon père, sans s'inquiéter autrement de l'indécence qu'il y avait à fouetter une jeune fille de mon âge, me donna le fouet, promettant d'user couramment de ce moyen de punition jusqu'à ce que j'eusse atteint l'âge de vingt ans. Vous pouvez juger de l'effet produit par la perspective du fouet! Était-ce bien un père qui parlait? Quoi! je me voyais dans l'expectative d'une humiliante correction jusqu'à l'âge de raison, peut-être jusqu'à mon mariage!

Je dus m'incliner; j'étais très romanesque, je rêvais d'amour du matin au soir, mais l'idée de résister à l'auteur de mes jours ne se serait jamais présentée à mon esprit, et j'acceptais les fessées avec toute la philosophie possible.