Elle appartenait à un planteur, un homme marié et père de famille, qui demeurait à 25 milles de là. Son maître, la trouvant à son goût, lui ordonna un jour de se trouver dans son cabinet de toilette, à une certaine heure. Elle était vierge et, comme elle savait ce qui l'attendait, elle osa se soustraire à l'ordre donné. Le lendemain, on lui donnait une note à remettre au majordome, qui, l'emmenant à la salle d'exécution, lui apprit qu'elle allait être fouettée pour désobéissance. Couchée sur un chevalet, les membres attachés et son jupon relevé, le capataz la fouetta sans pitié, jusqu'à ce que le sang ruisselât. Puis on la releva en la menaçant du même supplice si elle ne se pliait pas aux exigences du maître. Courageusement, et plutôt que de sacrifier sa virginité, elle se sauva à travers bois, jusqu'à ce qu'elle eût atteint notre maison.
Nous la cachâmes pendant une semaine et, un autre captif nous étant arrivé, ils partirent tous deux, de compagnie, réconfortés par nos secours et munis de provisions.
Ces cruautés ne dépassent-elles pas en horreur tout ce que l'imagination peut concevoir de plus horrible. Honte à jamais sur ces barbares qui, au nom de la civilisation jetaient le sang des noirs à la face de l'humanité.
Combien d'autres anecdotes ne pourrais-je encore vous raconter, si je ne craignais d'assombrir davantage mon récit. Ces actes d'inouïe sauvagerie, presque incroyables, se renouvelaient journellement et se pratiqueraient peut-être encore si l'attitude ferme d'un petit nombre d'hommes qui se dévouèrent à cette cause, n'avait mis un frein à ces actes qui déshonorent la civilisation.
Mon histoire et celle de mon amie furent étroitement liées à cette époque de mon existence. Reprenons cette histoire.
IV
UN BEAU CAVALIER
Nous continuions notre vie calme, mais si Miss Dean était toujours pleine d'empressement et d'enthousiasme dans l'accomplissement de son œuvre charitable, je trouvais, quant à moi, cette existence un peu monotone. L'isolement commençait à me peser. J'aurais voulu une compagne avec laquelle j'aurais pu rire et causer gaîment, car Miss Dean, quoique toujours bonne et charmante, était d'un caractère enclin à la mélancolie; j'eusse souhaité qu'une personne moins triste partageât mes heures de jeune fille.
Ma première bravoure était maintenant tombée, et, parfois, des idées noires me hantaient. L'idée d'être arrêtée, d'avoir les cheveux coupés ras et d'être emprisonnée me terrifiait. Je n'avais pourtant aucune raison de m'alarmer: nous étions bien connues dans les environs, tous les blancs à qui nous avions affaire étaient très polis avec nous, et aucun d'eux ne soupçonnait que deux femmes seules eussent osé se sacrifier au point de risquer leur liberté en se mettant ainsi hors la loi. Ce cas, d'ailleurs, ne s'était jamais produit.
Chose étrange! nous étions environnées d'individus sans aveux, et qui, certes, ne se recommandaient pas par leurs scrupules ou leur honnêteté. Aucun d'eux ne possédait l'argent suffisant pour acheter un esclave, et pourtant la traite des noirs n'avait pas de plus ardents défenseurs.