J'avais l'habitude de me promener chaque jour dans la campagne, et je souhaitais ardemment de trouver quelqu'un à qui parler. Enfin mes vœux furent exaucés.
Une après-midi, je marchais lentement, en proie à je ne sais quels pensers tristes, lorsqu'au coin d'une route, je me trouvais face à face avec un petit troupeau que précédait un taureau. Celui-ci, en me voyant, baissa la tête, gratta la terre du sabot, et poussa un mugissement féroce. Il est probable que si j'étais restée immobile, l'animal aurait continué sa route; mais, prise d'une frayeur incompréhensible je me mis à courir de toutes mes forces en poussant un cri de terreur. La bête se mit aussitôt à ma poursuite. J'allais être atteinte et tuée sans nul doute, quand un cavalier, qui se trouvait là et qui avait entendu mes appels, sauta une haie qui nous séparait et, piquant droit à l'animal, le détourna de sa course en le frappant de sa lourde cravache.
C'était un jeune homme; il mit pied à terre et vint à moi; j'étais immobile et je tremblais au point que je me serais affaissée, lorsque s'élançant, il me soutint en portant à mes lèvres une gourde pleine d'une liqueur réconfortante.
—Remettez-vous, dit-il, le danger est passé.
Je le remerciai chaleureusement. C'était un bel homme, grand, très brun, portant une forte moustache; il pouvait avoir trente-cinq ans. Sa physionomie était très agréable, bien que je ne sais quoi d'énergique en tempérât la douceur.
Il attacha son cheval à un arbre, et s'asseyant auprès de moi, commença à me parler de façon alerte et légère. Je me trouvai vite à mon aise avec lui, si bien que quelques minutes après, je bavardais gaiement, heureuse d'avoir enfin trouvé un compagnon aimable auquel j'étais attachée par la reconnaissance. Il me dit s'appeler Randolph, célibataire, et possesseur d'une grande plantation peu éloignée de notre maison. Je savais cela déjà et connaissais quelques-uns de ses esclaves, mais je me gardai bien de lui faire cette confidence. En apprenant mon nom, il se mit à sourire:
—J'ai entendu parler de vous et de Miss Dean, dit-il, et j'étais persuadé que mes locataires—car votre maison m'appartient—étaient deux vieilles filles laides et désagréables.
Je ne pus m'empêcher de sourire à mon tour.
—Miss Dean est un peu plus âgée que moi, répondis-je, mais elle n'est ni laide ni désagréable; elle est au contraire tout à fait charmante. Quant à moi, je suis… son secrétaire.
—Vous pourriez ajouter que vous êtes tout à fait charmante et que vous voyez en moi un homme enchanté d'avoir fait votre connaissance.