Je rougis, mais au fond, j'étais heureuse du compliment. Les jeunes gens avec lesquels je m'étais trouvée à Philadelphie étaient tous des Quakers plutôt austères, et peu habitués au langage doré qui tourne la tête aux femmes.

Le jeune homme continua, toujours sur le ton le plus galant:

—Vous devez trouver la vie bien triste toutes seules ici, sans voisins. Voulez-vous me permettre d'aller vous rendre visite un jour ou l'autre? Vous êtes sans doute chez vous le soir?

J'eus un soubresaut violent. Lui à la maison! c'était le loup dans la bergerie; nos pieuses manœuvres seraient vite découvertes!

Avec un calme apparent, je lui répondis qu'il m'était absolument impossible de prendre sur moi d'accéder à son désir; Miss Dean, il ne devait pas l'ignorer, était une quakeresse et par cela même d'un commerce assez difficile. J'ajoutais qu'elle ne voulait que moi pour la distraire et que des visites—fussent-elles de simple politesse—pourraient la mécontenter. Ce disant, je me levai, voulant à tout prix éviter de nouvelles questions, questions que je prévoyais embarrassantes.

—S'il en est ainsi, répliqua-t-il, je ne m'imposerai pas à Miss Dean, mais me permettez-vous d'insister pour vous revoir? Voulez-vous que je sois ici, demain, à trois heures?

Il n'y avait aucun danger à accepter ce rendez-vous; de plus, si je le lui refusais, il était capable de venir à la maison. J'étais jeune, insouciante, et ignorante du danger qui pouvait résulter de telles entrevues. Je promis donc d'être exacte, et lui dis au revoir.

Il pressa un moment ma main, me dit: «A demain», puis, sautant en selle, il partit au galop.

Je le suivis des yeux, me sentant pleine de reconnaissance pour l'homme qui peut-être m'avait sauvée de la mort. Alors je repris lentement, comme j'étais venue, le chemin de l'habitation, roulant dans ma tête mille projets divers. J'étais heureuse de cette petite aventure qui, pour un instant, jetait dans la monotonie de ma vie une lueur de gaieté.

Je trouvai Miss Dean occupée à faire des chemises pour les nègres.