—Vous êtes fraîche comme une rose, ce soir, me dit-elle, qu'est-ce qui vous a donné ces belles couleurs?
Je lui racontai en riant que j'avais été poursuivie par un taureau, mais je me gardai bien de parler du grand danger que j'avais couru, ni de M. Randolph; mon amie, dont les principes étaient irréductibles à l'égard des hommes, ne m'eût jamais permis de revoir M. Randolph. Puis, j'enlevai mon chapeau et nous nous mîmes à table.
Le lendemain, à l'heure dite, je trouvai Randolph au rendez-vous; il avait l'air très heureux en me saluant, et me prit les deux mains, me contemplant un instant avec un regard extatique.
Une femme s'aperçoit toujours du charme qu'elle inspire. Aussi était-il difficile que je me méprisse sur les sentiments de M. Randolph. Après quelques mots aimables, il m'offrit son bras et nous allâmes nous asseoir dans un petit coin de verdure au bord d'un lac.
Il me questionna sur ma vie passée et mes espérances. Je lui confiai que j'étais orpheline, et lui donnai des détails sur les fonctions que je remplissais auprès de Miss Dean, sans toutefois lui faire connaître les raisons qui nous engageaient à vivre en Virginie.
Les manières de M. Randolph étaient correctes, et nous restâmes ensemble pendant plus d'une heure sans qu'il se fût permis la moindre privauté. En me quittant, il me fit promettre de revenir trois jours après.
Je fus exacte au rendez-vous, puis, peu à peu, l'habitude vint de nous voir tous les jours. Certes, je ne ressentais pour lui aucun amour véritable, mais je me plaisais en sa compagnie. Il avait beaucoup voyagé, connaissait bien l'Europe, et ses récits étaient toujours variés et pleins d'intérêt.
Cependant, je crus m'apercevoir qu'il était cruel et qu'il n'avait sur les femmes qu'une opinion de négrier. Il entendait l'amour au point de vue de la suprématie du maître. C'est tout au plus s'il considérait les femmes blanches un peu supérieures à ses nègres.
Malgré cela, il me fascinait, je ne pouvais lui refuser un rendez-vous. Toujours très poli avec moi, je m'apercevais néanmoins de la condescendance qu'il me témoignait. Il était immensément riche, faisait partie de l'aristocratie du Sud, et était membre de «P. F. V.» c'est-à-dire appartenait aux premières familles de Virginie, tandis que je n'étais que la fille d'un employé de banque mort dans la misère. En un mot il avait l'air de me considérer comme lui étant tout à fait inférieure par la naissance comme par le sexe.
Peut-être cet homme avait-il raison…