Combien sommes-nous qui résistons au fluide enchanteur qui nous pénètre?

Cette longue chanson d'amour qu'est notre vie, nous voudrions toujours la vivre, y revenir sans cesse, même quand elle nous a trompées.

Pauvres naïves que nous sommes! Et combien Randolph avait raison de ne prendre nul ménagement à l'égard de la naïve jeune fille qui se livrait tout entière, imprudemment, presque inconsciemment; elle ne voyait pas, la pauvre créature, dans l'illusion d'un rêve doré, surgir le mensonge et le désenchantement.

La réalité brutale n'apparaissait pas encore au bord du précipice où sombre la vertu.

Cependant mon immobilité l'enhardit. Je sentis sa main glisser lentement sous mes jupes.

Le charme était rompu! Je frémis sous l'attouchement infâme de cet homme, et essayai de me dresser pour m'enfuir. Vains efforts! Il m'avait saisie rudement et me maintenait couchée sur le sol malgré mes prières, malgré mes larmes.

Je tentai un suprême effort. Peine perdue, il se jeta sur moi, me renversa et, hagard, une lueur de folie immonde éclairant ses yeux sombres, il arrachait mes vêtements. Cependant je résistais de toutes mes forces; j'essayais mes dents sur sa face et mes ongles sur ses yeux. J'étouffais sous le poids de son corps et sentais mes forces décroître. Mais j'étais vigoureuse, et je combattis vaillamment pour la défense de ma virginité. J'appelais à l'aide en poussant en même temps de grands cris que sa main étouffait. La lutte fut longue; mes membres étaient brisés et comme il continuait à peser de tout son poids sur ma poitrine, je râlais épuisée, haletante, à bout de souffle; les yeux hagards, en proie à une indicible épouvante, j'étais envahie de dégoût et voyais venir l'instant fatal où toute résistance serait vaine, lorsque soudain, craignant sans doute qu'attiré par mes cris quelqu'un ne survînt, il lâcha prise et se releva. Je me redressai d'un bond, éperdue, sanglotant et sans voix; je lui crachais au visage. Mes vêtements étaient déchirés et souillés, mes cheveux défaits inondaient mes épaules. J'allais m'enfuir, quand il me saisit par le bras, et, me regardant dans les yeux, avec un sourire cruel de négrier, il me dit:

—Petite folle, pourquoi me résistes-tu?

—Laissez-moi, misérable! Comment osez-vous me regarder en face après votre action infâme. Vous êtes un lâche, monsieur Randolph! J'informerai la justice et demanderai votre arrestation.

Il éclata de rire: