Hélas! je ne savais pas qu'ils fussent les suppôts de Randolph lui-même, et payés largement par celui-ci pour l'exécution d'un ordre barbare.
Chez ces hommes, la cupidité, cette fois, avait parlé plus haut que l'instinct bestial.
Du reste, les coureurs des bois n'agissaient pas toujours ainsi quand l'appât du gain ne commandait pas à leurs actions, et ce même Stevens échappa longtemps aux recherches de la justice pour un crime d'assassinat précédé de viol, perpétré en des circonstances particulièrement atroces.
Le récit du crime monstrueux me fut fait, plus tard, par une vieille mulâtresse, esclave de Randolph père, laquelle l'avait elle-même entendu raconter par le menu des détails.
Je crois devoir placer digressivement ici le récit de cette femme:
Malgré le surmenage dont étaient accablés les esclaves, malgré le surcroît de travail exigé de chacune d'elles, Randolph père n'arrivait pas à satisfaire aux demandes des marchands de coton; aussi était-il urgent que son troupeau humain augmentât en nombre.
Le planteur acheta donc sur le marché de Richmond trois noirs parmi lesquels était une mulâtresse d'une trentaine d'années nommée Maria de Granier.
(En certaines parties de l'Amérique du Sud, les esclaves nés dans la plantation, avaient leur prénom suivi du nom de leur maître.)
Cette femme qui, autrefois, avait été très jolie, se trouvait, au moment de son exposition au marché, dans un état lamentable: prise sous un éboulement alors qu'elle se livrait à des travaux de terrassement, elle en fut tirée à demi morte et pour toujours infirme, incapable d'exécuter désormais les rudes travaux auxquels elle avait été soumise.
Maria de Granier, marchandise avariée, fut cédée à bas prix. Mais ce qui engagea Randolph père à faire cette acquisition, c'est que, malgré son terrible accident, l'esclave allait bientôt être mère. Il comptait sans doute que la jeune infirme pourrait suffire à de menus travaux et que l'enfant dont elle était enceinte augmenterait le nombre de ses esclaves et lui rendrait un jour quelques services.