Pour abominable qu'il fût, ce calcul n'en était pas moins exact:
La mulâtresse grosse des œuvres d'un blanc, donna le jour à une ravissante petite fille qu'elle appela Rosa. Et, pendant quatorze ans, l'enfant grandit, entourée de soins par les femmes qui, afin de cacher ses fautes enfantines, risquaient souvent d'être fouaillées; adorée des pauvres noirs qui enduraient stoïquement la bastonnade quand le majordome les surprenait aidant l'enfant dans son travail.
Cependant Rosa était devenue une ravissante créature aux traits fins et réguliers, aux dents blanches, aux longs yeux noirs; des formes incomparables se révélaient déjà sous son ignominieux vêtement d'esclave, et ses bras nus à la peau veloutée, apparaissaient à peine teintés de ce bistre qui décèle le sang mêlé.
La vue de Rosa avait inspiré à Georges Randolph qui, à cette époque, venait d'avoir dix-huit ans, une passion violente. Il la poursuivait de ses prévenantes assiduités et n'attendait qu'une occasion propice pour faire subir à cette enfant le sort qui attendait toutes les jeunes esclaves.
Mais, par une sorte de prescience du danger dont elle se sentait menacée, Rosa, qui s'était aperçue de la nature des sentiments de Georges, fuyait l'occasion, aussi n'acceptait-elle les gâteries et les caresses du jeune homme qu'en la présence des noirs, devant lesquels, malgré l'impunité dont il se savait couvert, le jeune homme n'eût point osé perpétrer un attentat.
Enfin, un jour que Rosa, seule, portait un faix de coton dans un hangar servant de magasin et bâti à la lisière d'un bois, Georges, en l'absence du majordome qu'il avait éloigné sous un prétexte spécieux, se jeta sur l'enfant, la couvrit de baisers et, dans un violent accès d'érotisme, lui commanda de se coucher.
Rosa, se dégageant adroitement de l'étreinte, n'obtempéra point à l'ordre et s'enfuit dans la forêt où Randolph furieux la poursuivit longtemps.
L'enfant avait franchi des haies, des futaies, des halliers, et pris, en courant, des sentiers qui lui étaient inconnus; tant et si bien qu'épuisée, haletante, elle se laissa tomber au milieu d'une sente où, morte de fatigue, elle s'endormit…
La nuit tombait. Bientôt, les fanes mortes et les branches sèches qui jonchaient le sentier crièrent sous les pas d'une troupe d'hommes. Ce bruit, succédant tout à coup au calme profond de la forêt, réveilla l'enfant. Elle se souvint et elle eut peur. Mais rassurée à la pensée que ce bruit de pas pouvait provenir de la marche de noirs qui la cherchaient dans la forêt, elle se dressa et appela. Au même instant elle sentit sur sa peau nue la fraîche caresse des brises courant sous les bois.
Dans sa fuite folle ses vêtements s'étaient défaits; ils étaient tombés un à un et, maintenant, elle se sentait honteuse d'être nue. Il lui semblait que l'ombre avait des curiosités malsaines.