Nous descendions dans le meilleur hôtel et nous allions tous les soirs au théâtre ou dans un café concert quelconque. Je n'avais jamais été au spectacle avant de vivre avec Randolph, et je fus prise d'une grande envie de me faire actrice.
Je m'en ouvris à Georges que la singularité de mon désir égaya beaucoup, mais il me déclara qu'il ne voulait plus entendre parler de cela.
Lorsque nous étions à Woodlands, je me promenais toute la journée dans la plantation qui, très importante, comprenait plus de deux cents nègres, tous employés à la culture du coton.
Randolph était assez bon pour eux; il les nourrissait bien et n'exigeait qu'un travail proportionné à leurs forces; en revanche il ne leur pardonnait pas la moindre faute: aussi la courroie, la baguette et la batte ne chômaient-elles guère.
Les esclaves étaient répartis en trois quartiers. Le premier était réservé aux couples mariés, le second aux hommes seuls et le troisième aux filles.
Mais, aussitôt le travail terminé, ils se réunissaient pour danser et chanter en s'accompagnant de tambourins. Naturellement, les registres de naissance que Randolph tenait soigneusement, accusaient une notable et continuelle augmentation dans la population.
A la maison, la discipline était toujours maintenue par Dinah, et, quand une fille faisait mal son service ou lui manquait de respect, elle était impitoyablement menée à Randolph qui ne tardait pas à lui faire regretter un moment de négligence. Souvent j'entendais les cris des coupables, mais jamais je n'assistais à l'exécution d'une punition.
Je crois vous avoir dit que j'avais pour femme de chambre une misti du nom de Rosa. Cette fille avait été avant mon arrivée la favorite de Randolph qui l'avait complètement délaissée depuis mon installation. Rosa en conçut un vif ressentiment à mon égard.
Elle manifesta les premiers jours sa jalousie en faisant très mal son service et en affectant pour moi des airs impertinents. Je savais que si je me plaignais à Randolph le châtiment serait sévère et je résolus de patienter.
Rosa était très belle fille; âgée d'environ vingt ans, elle était grande, à peine plus foncée de peau qu'une brune des pays chauds. Son corps était bien proportionné; ses mains fines n'avaient jamais été déformées par un travail pénible et ses cheveux non crêpés lui tombaient plus bas que les reins. Sa voix était mélodieuse, mais un peu traînante, et elle se servait du langage petit nègre en parlant.