Il l'aurait fait. Mon sang se glaça dans mes veines.

—Je vous demande pardon, fis-je d'une voix étranglée… Je suis désolée que ma prière ait pu vous contrarier.

—C'est bien. Mais sachez que je déteste les observations.

Enfin, il quitta la salle. Je poussai un soupir de soulagement en le voyant disparaître dans l'avenue, au grand trot de son cheval.

La nouvelle de la punition de Dinah s'était vivement répandue par toute la maison. Comme elle était femme de charge, et obligée de rapporter à son maître toutes les fautes commises par ses gens, elle n'était pas très aimée des noirs.

Je fis venir Dinah auprès de moi. Je fus surprise de la trouver plus fraîche que jamais, ses cheveux bien en ordre sous un bonnet blanc, un tablier, un col et des manchettes très propres. Sa figure avait son habituelle expression de placidité mais ses yeux étaient un peu rouges.

—Je vous plains, ma pauvre Dinah, lui dis-je, votre maître vous a battue bien sévèrement.

Quoiqu'un peu surprise de la sympathie que je lui témoignais, elle parut néanmoins s'en montrer reconnaissante, et me remercia, en disant:

—Mo ka tini bocoup fouettée dans ma vie, mais mo jamais croire que Massa baillé à mo fessée tan coin pitit fille. Mo l'a pas reçu chose comme ça depuis mo tini treize ans. Mo ha reçu deux fois la batte mais la main de Massa être quasi dure comme batte.

Dinah avait parlé sans émotion: elle ne trouvait pas étrange qu'une femme de son âge fût fouettée d'une manière aussi cruelle, et elle ne paraissait pas en garder rancune à son maître. Elle était son esclave: son corps était sa propriété: il était par conséquent libre de faire d'elle ce que bon lui semblait. Et l'état d'âme de Dinah était semblable à celui de tous les noirs, pauvres gens subissant de gaîté de cœur la pire des dégradations, résignés à souffrir comme des bêtes sous le bâton, sans aucune velléité de révolte.