Arrivé au bout de l'avenue, il se retourna, me salua du sabre, puis disparut. Je ne devais plus le revoir: l'année suivante il fut tué à la bataille de Cedar Mountain.
Cependant quinze jours s'étaient écoulés. Randolph ne revenait pas. J'étais très inquiète: les esclaves donnèrent fréquemment de visibles signes d'insubordination et j'écrivis à Georges de venir ou de m'appeler auprès de lui, quoiqu'il en coûtât à mon cœur de reprendre la vie commune d'autrefois.
Dans sa réponse il me disait d'aller le rejoindre à Richmond où il avait loué une superbe maison.
Je fis faire immédiatement mes malles, et commandai de préparer la voiture qui devait me transporter avec mes bagages.
Le vieux cocher, Jim, parut un peu effrayé de ma décision, m'apprenant que, depuis le commencement de la guerre, les chemins étaient infestés par les détrousseurs de grande route, des Bushwhackers et qu'il était peu prudent de voyager avec des valeurs sur soi. Il finit par me conseiller de laisser mes bijoux à la garde de Dinah, et jugeant bon l'avis du vieux nègre je rouvris mes malles pour en sortir mes bijoux, que j'enfermai dans un coffre-fort dissimulé dans la muraille de la chambre de Randolph.
A quatre heures, le buggy, attelé de deux bons chevaux, s'arrêta devant le perron et, mes malles chargées, je commençai mon voyage.
L'après-midi était splendide.
Très légèrement vêtue, je ne souffrais nullement de la chaleur. Je passai les rênes à Jim et m'abandonnai à mes pensées. La route était superbe, et une légère brise nous caressait agréablement. Certes, je n'étais pas enchantée de revoir Randolph, mais j'espérais m'amuser à Richmond, du moins mieux qu'à Woodlands.
Comme nous étions arrivés en haut d'une longue côte, et que Jim avait mis ses chevaux au pas, pour les laisser souffler un peu, je le fis causer et lui dit que bientôt peut-être il serait un homme libre. Il hocha la tête, m'affirmant qu'il était bien beau de vivre à sa guise, mais qu'il était absolument incapable de gagner sa vie et que presque tous les esclaves pensaient comme lui.
Nous en étions là de notre conversation quand soudain quatre hommes à l'aspect peu rassurant sortirent des bois et, braquant d'énormes revolvers dans notre direction, nous crièrent: