Cependant, je poursuivais activement mon enquête. Je voyais chaque jour des gens considérés, mais les raisons de leur considération ne m’apparaissaient pas avec clarté. J’interrogeai Pierre et Paul : j’en reçus des réponses embrouillées et contradictoires. Une bonne dame dont le fils était employé depuis peu chez Grivolin, désireuse de me donner une idée des mérites de ce grand personnage, me dévida, avec componction, toute sa généalogie. Je m’attendais pour le moins à quelque lointaine alliance avec les Montmorency ou les La Rochefoucauld : je n’ouïs qu’un chapelet de noms de la plus plate roture. Je finis par m’adresser à mon Marseillais.

— Connaissez-vous Taffarel ? lui demandai-je.

— Si je le connais ? me répondit-il. Té, je te crois, Philippe, que je le connais. Nous avons eu, cinq ans, la même petite poule.

Je le quittai sur-le-champ en haussant les épaules. Le crâne auguste de M. Taffarel pouvait-il être farci de jambes folles ?…

J’allais désespérer quand ma bonne étoile me fit faire la connaissance d’un journaliste, homme charmant et cultivé, du nom de Jean Caille. A notre seconde rencontre, je lui parlai de la grande enquête à laquelle je me livrais et de la difficulté que j’éprouvais à la mener à bien. « Cela ne m’étonne point, me répondit-il. Soyez sûr que si vous avez recueilli tant d’opinions contradictoires, c’est que le caractère lyonnais n’est lui-même, permettez-moi l’expression, qu’un chaos de contradictions. » Je le suppliai de m’en dessiner du moins les traits les plus distinctifs. « Il faudrait un Molière, me répondit-il. Lui seul, dont la connaissance du cœur humain est demeurée sans égale, ne se laisserait ni étonner, ni inquiéter, ni éblouir par la violence des contrastes d’un tel caractère. Je suis Lyonnais et rien de ce qui touche Lyon ne m’est indifférent. J’ai lu bien des définitions de notre caractère : aucune d’elles ne m’a satisfait. Toutes m’ont semblé incomplètes, complaisantes ou fausses. Celle même de Renan, la plus juste à mon avis, reste superficielle. Quant aux portraits qu’ont tracés de nous les historiens de Lyon, ce ne sont que des panégyriques dont le psychologue ne saurait se contenter. Peut-être vous a-t-on dit que nous sommes charitables, religieux, fort respectueux de la morale. C’est vrai. Peut-être vous a-t-on dit aussi que nous sommes intéressés, âpres au gain, adorateurs du veau d’or, plus cagots que vraiment pieux, plus pharisiens que vraiment moraux. Ne rejetez pas plus cette opinion que la première. Pour vous former un jugement équitable, vous aurez plus d’une fois à les concilier l’une et l’autre, si vous le pouvez. Tel d’entre nous dont les charités sont manifestes, publiques, éclatantes, ne donne à ses employés que des appointements de misère, et sa femme, quêteuse obstinée pour les pauvres, dispute avec ses domestiques sur une augmentation de gages de dix francs. Tel autre, mari attentionné, bon père de famille, n’a sur les lèvres que les mots de piété et de vertu, pratique ouvertement l’une et l’autre et meurt chez une maîtresse de vingt années. Comment juger un tel homme ? C’est un Tartuffe, me direz-vous. Je ne le crois pas, car cet homme qui offense à la fois la religion et la morale est, soyez-en sûr, religieux et épris de vertu. Et Tartuffe n’est ni l’un ni l’autre… »

Jean Caille me parla longtemps en ces termes et me laissa plus embarrassé que jamais.

Le lendemain, je rencontrai Calixte, place des Jacobins. Il se hâtait, lugubre et vêtu de noir. « Mon cher ami, me dit-il, je vais aux funérailles de Mme Antoine Coyssard et je suis fort pressé. Me rendriez-vous le service de porter à l’Agence Havas cette petite annonce qui intéresse l’un de mes parents ? » J’acceptai avec empressement. Calixte me tendit aussitôt un bout de carton sur lequel je lus ces mots qui me jetèrent dans un nouvel abîme de réflexions et de perplexités : « Famille bien connue à Lyon demande location pour l’été… » Malgré mon saisissement, j’allais m’informer auprès de Calixte des raisons qui autorisaient cette famille à se dire bien connue, quand je l’aperçus qui tournait déjà l’angle de la rue Jean-de-Tournes. Alors, résigné, je pris le seul parti convenable : je décidai de croire désormais en Jutet, en Grivolin, en Bernicot, en Taffarel, en les trois frères Sévère, et en Mme Greillon-Delamotte, — sans chercher à comprendre — comme on croit en Dieu.

CHAPITRE V
DU SOUCI DE L’EXEMPLE ET DE L’HORREUR DU SCANDALE

Mon coryza persistait. Après le physique, le moral chez moi fut atteint. Nul ne s’en étonnera. J’eus des idées noires. Je devins inquiet, chagrin, scrupuleux, défiant et cérémonieux. Le sommeil me fuyait. Les rêves les plus bizarres le rendaient peu réparateur. Changé en Taffarel, et Mme Greillon-Delamotte au bras, je faisais dans les salles de conférences une entrée solennelle en promenant la main sur la multitude. C’était le plus commun et le moins incongru de mes rêves. Ma mère s’alarmait de la teneur de mes lettres. « Mon enfant, me répondait-elle, sois plus simple. Accomplis ton devoir sans chercher à te donner en exemple. » Et mon père, de son côté, m’écrivait énergiquement : « Que me chantes-tu avec ta considération ? Te prends-tu pour le premier moutardier du pape ? » De semblables remontrances ne laissaient pas de m’impressionner et de me surprendre. J’ignorais que j’étais alors en pleine crise d’âme et que j’évoluais dans le sens lyonnais avec une rapidité miraculeuse. Ah ! que je m’en fusse réjoui !

L’influence de Calixte que je subissais inconsciemment accomplissait ces prodiges. Mon ami s’apercevait-il de mon changement moral ? Je l’ignore. Mais je ne doute pas qu’il en eût été aussi satisfait que moi et qu’il s’en fût secrètement félicité. J’ai déjà fait allusion à cette constante préoccupation de l’exemple qui inspirait la conduite de Calixte Paterin. Sincèrement convaincu d’appartenir à une race élue, il s’appliquait à mettre dans la plupart de ses faits et gestes une ostentation particulière qu’il jugeait éminemment édifiante.