Nous eûmes, à ce sujet, une discussion bien instructive. Calixte me parlait, un jour, de Gaspard Vernon, son beau-père, et il regrettait qu’une modestie excessive l’empêchât de rechercher la considération dont ses hautes vertus le rendaient digne. « C’est un homme extrêmement charitable, me disait-il, toujours prêt à secourir l’infortune. Je ne connais point d’œuvres de bienfaisance qu’il n’ait dotées de la manière la plus libérale. Hé bien, qui s’en doute ? Personne, mon cher ami, absolument personne ! » Et en prononçant ces derniers mots, Calixte me regardait d’un air si piteux que je ne pus m’empêcher de sourire.
— Monsieur votre beau-père, dis-je, se plaît aux souscriptions anonymes.
— Hélas ! gémit Calixte avec un réel désespoir… Mille, deux mille, cinq mille francs, et trente petits points noirs précédés d’un grand X, vous m’entendez bien, d’un grand X. Pas même ses initiales. Est-ce concevable ? Comment les gens seraient-ils édifiés et suivraient-ils son exemple ?
— Est-il donc nécessaire, répliquai-je, de proclamer à toute la ville les charités que l’on fait ?
— Quand on s’appelle Vernon, c’est un devoir, me répondit noblement Calixte. Voyez Taffarel…
— N’est-il pas un peu cafard ? lui demandai-je étourdiment.
Et je répétai à Calixte les propos que mon Marseillais m’avait tenus sur ce grand personnage. Il les entendit de fort mauvaise grâce. Son front s’empourpra, son nez infini se contorsionna comme jamais et il se mit dans une colère froide.
— Je ne sais, me dit-il, quel est l’infâme polisson qui répand de telles ordures sur un homme que nous vénérons tous. Mais je sais bien que la religion et la morale n’ont point de plus zélés défenseurs que Philibert Taffarel et que l’envie s’efforce toujours de salir ce qu’il y a de plus respectable.
Après cette réplique vengeresse, Calixte me prit par le bras, et d’un ton radouci, tout en m’entraînant :
— Mon cher Philippe, me dit-il, quand vous serez un peu plus au courant de nos mœurs et de nos convenances, vous éviterez de prononcer à la légère certaines paroles. Vous parlez d’hypocrisie. Sachez qu’hypocrisie est un mot qui, à Lyon, n’a pas de sens. Certes nous ne sommes point parfaits. Qui peut se flatter de l’être ? Mais, parce que certaines erreurs tout humaines nous éloignent parfois de l’idéal très élevé que nous nous sommes forgé, doit-on nous traiter d’hypocrites ? Je n’ignore pas, ajouta-t-il, que la société parisienne se plaît volontiers à montrer plus d’indulgence pour le vice qui s’affiche que pour la vertu qui s’égare. C’est un travers funeste que nous ne possédons pas. Le vice impudent nous scandalise et nous indigne. Nous réservons notre indulgence à la faiblesse qui, sachant encore louer la vertu, laisse prévoir son repentir.