Cette petite admonestation de Calixte me sembla très raisonnable. Je fis amende honorable à M. Taffarel, je regrettai avec sincérité que M. Gaspard Vernon, insoucieux de l’édification, persistât dans ses charités anonymes, et nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde…
Les exemples de Calixte, ses exhortations, ses remontrances portaient donc leurs fruits. Je me sentais pénétré d’un respect de moi-même et comme possédé d’une rage de considération qui me rendaient beaucoup plus facile la résistance à certains entraînements. Le vieil homme se mourait en moi. Je redoutais moins ces mornes et grises après-midi de dimanche qui, naguère, suscitaient en mon âme de si âpres nostalgies que les plus grands excès me semblaient seuls capables de les dissiper. Pressé par la tentation, j’évoquais maintenant quelques-unes de ces nobles figures que Calixte m’avait appris à vénérer, ou le souvenir plus aimable de ma Béatrice, de Marie-Antoinette ! J’allais errer sur les quais de la Saône où je l’avais rencontrée pour la première fois ou bien je courais, je volais à la conférence du jour dans l’espoir de la revoir. Ainsi je recouvrais la sagesse et la sérénité.
Cependant de si puissantes assistances ne me rendaient pas toujours inexpugnable. Hélas ! pour devenir Lyonnais, je n’en restais pas moins homme !
De grandes affiches annonçaient alors aux quatre coins de la ville de sensationnelles représentations de la Dame aux bas souris, opérette viennoise et libertine, qui avait remporté dans toutes les capitales du monde, sauf à Londres où on l’avait interdite, un succès triomphal. On parlait de cinq cents représentations à Berlin, de six cents à Vienne et de huit cents à Paris. A Lyon, on devait en donner dix. « Ce seront encore dix de trop, me disais-je. Il faut que l’impresario n’ait pas la moindre connaissance des idées lyonnaises pour espérer obtenir quelque succès avec une opérette aussi effrontément qualifiée. Les théâtres de Lyon sont déjà peu courus. Ce maladroit les videra. »
Vint le jour de la première. J’étais altéré du désir de connaître cette Dame aux bas souris qui ensorcelait l’univers. Mais le souci du respect que je me devais et le soin de ma considération le contrariaient furieusement. Je balançai jusqu’au soir. Finalement, la curiosité l’emporta. « Puisque, me disais-je pour me tranquilliser, cette opérette se donne aux Célestins et non au Casino, je ne commettrai, en y allant, qu’une faute bien vénielle contre le respect de moi-même. Quant à ma considération, c’est à peine si je l’accrocherai. A un tel spectacle, je ne saurais coudoyer que des étrangers, Marseillais et Parisiens, tous gens dénués de principes dont l’opinion m’importe peu. » Je partis d’un bon pas. Mes tergiversations m’avaient mis en retard. Au guichet, je réclamai en toute hâte un fauteuil : j’obtins par faveur un strapontin. Fort étonné, j’allais pénétrer dans la salle lorsque je m’arrêtai sur la porte, ébahi. Du parterre aux galeries, le théâtre était plein, plein comme un œuf, plein à crouler ; mais ce n’était pas le temps des considérations. Le rideau se levait, l’obscurité couvrit la salle : je me glissai jusqu’à mon strapontin avec toute la discrétion possible. En m’installant tant bien que mal et plutôt mal que bien sur ce siège capricieux, je regardai mon voisin. « Grand Dieu ! » m’écriai-je aussitôt en sursautant. « Chut ! Chut ! Assis ! » protesta-t-on de toutes parts. Je retombai à ma place dans un ahurissement total. C’était Taffarel !…
A l’entr’acte, je crus rêver ! Quel entourage ! A gauche, à droite, devant, derrière, rien que des figures de connaissance et quelles figures ! Quelles personnalités ! Arsène Jutet, Sixte Sévère, Aimé Bernicot, Vital Sévère, Florestan Bizolon, Fortuné Sévère, Léonard Grivolin, Juste Miron, Désiré Rivollet, Pothin Paterin et Calixte, lui aussi, mon vieil ami Calixte. « Tous, ils y sont tous ! » m’écriai-je malgré moi avec une sorte d’effarement. Pourtant je n’aperçus ni Mme Greillon-Delamotte, ni M. Gaspard Vernon qui vivait dans une égale insouciance de l’édification et de la considération, ni ma bien-aimée Marie-Antoinette. Que le ciel en soit loué ! J’en eusse ressenti un saisissement mortel…
Le spectacle se poursuivait. Je n’y prêtais qu’une attention distraite. La présence de Calixte, de ses parents et amis et de tous ses pairs à une opérette aussi folichonne était pour moi une énigme que je m’efforçais de résoudre. Je ne songeais même pas, cela va sans dire, à l’expliquer par l’attrait trop humain des gaillardises. Quelques situations assez vives, quelques mots d’une équivoque assez libre m’éclairèrent enfin. Tandis que les galeries — le peuple n’est-il pas partout le même ? — les accueillaient avec de longs rires et de vigoureux applaudissements, aux fauteuils, un silence polaire, une immobilité tombale. Puis, l’acteur réitérant ses impudentes plaisanteries, quelques « ho ! ho ! » réprobateurs s’élevèrent. « Les malheureux ! me dis-je alors. Ils sont venus en toute innocence comme à un spectacle de famille et, maintenant, les voilà bien choqués et bien embarrassés. Avec quelle impatience ils doivent attendre la fin de cette Dame aux bas souris ! » Je ne me trompais pas. A peine le rideau commença-t-il à descendre que ce fut la ruée vers les portes de toute une foule fuyant une léproserie. Dans la rue, de petits groupes se formèrent d’où s’élevèrent des lamentations. Je m’approchai de l’un d’eux. Au beau milieu, Calixte, le visage défait, gémissait comme un damné, et M. Taffarel lui faisait écho. « C’est un spectacle qu’on regrette d’avoir vu, » déclarait Calixte. « On y rit pour n’y pas pleurer, » reprenait Taffarel. Puis, je n’entendis plus que les qualificatifs indignés de la vertu blessée. J’espérais, du moins, que Calixte me présenterait. Tout entier à gémir, il ne m’aperçut même pas. Finalement, la pluie se mit à tomber, et nous nous dispersâmes tous suffisamment édifiés.
Neuf jours après, je rechutai. L’ennui, la mélancolie des nuits lyonnaises à laquelle je m’habituais mal, l’absence de la famille,
et je pense,
Quelque diable aussi me poussant,