C’est cette seconde version de l’Introduction à la vie lyonnaise, consciencieusement revue, corrigée et approuvée par l’auteur que nous présentons aujourd’hui au public.

J. D.

Lyon, mai 1925.

J’ai peint à la vérité d’après nature, mais je n’ai pas toujours songé à peindre celui-ci ou celui-là dans mon livre des Mœurs. J’ai pris un trait d’un côté et un trait d’un autre ; et de ces divers traits qui ne pouvaient convenir à une même personne, j’en ai fait des peintures vraisemblables, cherchant moins à réjouir les lecteurs par le caractère ou, comme le disent les mécontents, par la satire de quelqu’un qu’à leur proposer des défauts à éviter et des modèles à suivre.

La Bruyère.

LIVRE PREMIER
CONTENANT LES CONNAISSANCES INDISPENSABLES A CEUX QUI SE SENTENT APPELÉS A LA VIE LYONNAISE

CHAPITRE PREMIER
DE MON ARRIVÉE A LYON ET DE MES ÉTONNEMENTS

Mes amis m’avaient dit : « Pourquoi quitter Paris ? Jamais Parisien ne put vivre à cent lieues de la place de l’Opéra. A Lyon, hélas ! votre sort est certain : vous y dépérirez irrémissiblement de nostalgie. C’est une ville de brouillards et de marchands. » Huit mois ont passé depuis mon arrivée. J’ai vu, à la vérité, beaucoup plus de marchands que de brouillards — et je suis satisfait et fort bien portant…

J’y débarquai certain matin d’octobre, par un vrai soleil du Midi. Calixte, un excellent ami de guerre, Calixte-Marie-Joanny Paterin, gendre et associé de Gaspard Vernon, Tulles et Dentelles, était venu m’attendre à la gare. Nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre. « Ah ! mon vieux Calixte ! — Ah ! mon cher Philippe ! » Nous ne cessions de nous regarder et de nous serrer les mains, car il y avait des années que nous ne nous étions vus. Je le trouvai peu changé. Son long nez funèbre n’avait rien perdu de son étrange mobilité et ses yeux d’un bleu lavé, de leur expression inquiète et défiante. Son maintien, toujours fort digne, me parut toutefois un peu compassé. Mais je ne voulais rien juger sur une première impression. Je lui adressai quelques plaisanteries familières qui, jadis, l’amusaient. Il les accueillit avec un sourire indulgent : « Toujours aussi gouailleur ! » me répliquait-il en hochant la tête. Cependant nous nous étions mis en route pour l’hôtel où il avait eu la complaisance de me retenir une chambre.

Nous traversâmes un gracieux petit square coiffé d’un gigantesque monument. Je regardais de tous mes yeux, cherchant à m’instruire. « Quelle est, demandai-je à Calixte, cette plantureuse commère qui caresse la crinière d’un lion ? »

— La République ! me répondit-il.